Archives pour la catégorie Lectures nées d’une rencontre

Dizzy – Claire Veys

dizzyLe mois belge arrive à son terme et ma participation cette année a été certes limitée, mais de qualité. Inauguré avec Stefan Platteau, je le clos avec un court livre qui me tient particulièrement à cœur.

Peut-on croiser les destins des membres d’une même famille ? C’est là toute la question que me pose ce roman. Dizzy raconte l’histoire de rencontres plusieurs fois renouvelées  au cours des ans entre une mère, un fils, une petite-fille et ceux, autour, qui les observent et aiment dans leur totalité, pour ce qu’ils sont. Dizzy c’est aussi une ambiance forte d’alcool, de fumée, de blues, de coups et de gueule de bois, et surtout de tendresse… Chaque chapitre réduit à quelques pages impose sa dose de sensibilité et de bienveillance – à l’image de l’auteur qui sera présente au Festival du livre de Charleroi la semaine prochaine 😉

Dizzy, c’est aussi – ne l’oublions pas – un bel hommage à Blaise Cendrars dont les vers viennent émailler ou inspirer le récit.

Je recommande – à découvrir !

Il y avait cette photo. Elle n’était pas si vieille – à peine une vingtaine d’année, toute une vie pour elle. Accroché à cette photo, derrière, un vieux polaroid. La gamine aux cheveux courts, un peu plus âgée – cinq ou six ans, est à genoux sur un tabouret de piano, la main posée sur le clavier, droite et concentrée. A ses côtés, l’homme est assis, courbé, sur l’imposant instrument. La photo est mauvaise, la pièce enfumée. L’enfant tient l’homme par le cou, sa petite main, ses doigts potelés. A bien y regarder, sur ce vieux cliché, on pourrait presque voir les notes voler. Cette nuit-là, elle se souvient, elles les a vues, les notes, elle les as vu voler.


Dizzy – Claire Veys
Editions 100, 2016, 91 p.
Le site de l’auteur : https://cyves.wordpress.com


Pas dans le cul aujourd’hui – Jana Černá

pasdanslecul_couverturehd_0Littérature tchèque à l’honneur ce jour. Pas dans le cul aujourd’hui est une lettre de Jana Černá à son mari Egon Bondy écrite à Prague aux environ de 1962 sous l’ère communiste. Elle se lit en moins d’une heure et soulève des tempêtes, aiguise l’intellect, pourrait être provocante, se contente d’exprimer une pensée totalement et démesurément libre. Jana Černá est la fille de la journaliste, écrivaine et traductrice tchèque Milena Jesenská, célèbre destinataire des Lettres à Milena de Franz Kafka. De toute évidence, Jana Černá est aussi la digne héritière du tempérament extrêmement libre et des valeurs féministes de sa mère. Dans cette lettre enflammée, elle exprime, sans jamais se soumettre, toute l’admiration, le soutien, le désir et l’amour qu’elle voue à son époux, frisant parfois le mysticisme, elle adule tout autant son intellect – l’homme est philosophe et poète et trop peu traduit en français à mon grand désespoir – que son corps. Elle s’exprime avec une sincérité, une modernité et une liberté inouïe. Son discours n’en est pas moins très juste et hors de tout conformisme. Jana Černá est tout à la fois femme aimante et dévouée, amante excentrique, poète à la langue aiguisée, intellectuelle de haut vol. Elle appartient à ce que l’on appelle l’underground pragois des années 50-60’s que je découvre progressivement avec les œuvres de Bohumil Hrabal notamment – merci L’Esprit Livre pour les références en la matière.

Pour achever/tenter de vous convaincre je vous rapporte le poème – le seul traduit en français ? – qui ouvre cette correspondance et qui donne parfaitement le ton de la lettre.

Pas dans le cul aujourd’hui
j’ai mal

Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi
car j’ai de l’estime pour ton intellect

On peut supposer
que ce soit suffisant
pour baiser en direction de la stratosphère

21.12.1948


Pas dans le cul aujourd’hui – Jana Černá
traduit du tchèque par Barbora Faure
Editions La Contre-Allée, 2014
Première publication : Clarissa a jiné texty, Concordia, 1990


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : Un livre d’un auteur enfant d’écrivain

Le grand jeu – Céline Minard

Je suis désolée de lire tous les avis mitigés sur Babelio à propos de ce livre. Personnellement, j’ai adoré ! J’ai adoré la détermination de cette narratrice qui part s’exiler en haute montagne dans un abri ultramoderne, j’ai adoré ses questionnements, son entêtement à comprendre, à expérimenter, à se surprendre elle-même. J’ai adoré son non-rapport à l’autre, son premier refus des relations humaines, puis son analyse des relations humaines, son rationalisme outrancier. Son renversement de l’absurde surtout, rien de moins que ça, lorsqu’elle accepte le lâcher-prise et ré-intègre toute sa part d’humanité.

Il est difficile d’en dire plus sans trop en dire. Le grand jeu est ma première lecture de l’année et un gros coup de cœur qui pourrait bien donner le ton, dans la vraie vie, de l’année à venir et pourquoi pas des suivantes.

Si vous n’êtes pas philosophe, ce roman devrait également convenir aux amateurs d’alpinisme et de slackline – ouep ! c’est un récit ultramoderne 😉


Le grand jeu – Céline Minard
Rivages, 2016, 190 p.


Challenge concerné

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La mer d’innocence – Kishwar Desai

la-mer-dinnocence-jaquetteRencontrée lors de l’édition 2015 de Quais du polar, Kishwar Desai est une auteur indienne, anciennement journaliste, engagée dans la défense de la condition des femmes dans son pays. Son roman La mer d’innocence se déroule sur les plages de Goa. La narratrice et enquêtrice Simran Singh, personnage récurrent des romans de Kishwar Desai, est abordée pendant ses vacances goanaises avec sa fille, par un ex petit ami inspecteur de police. Il cherche quelqu’un pour interroger discrètement les touristes et employés des paillotes des plages avoisinantes afin de retrouver une jeune fille, Liza Kay, mystérieusement disparue de la circulation. Simran s’engage alors un peu malgré elle dans une enquête aux allures de vacances au pays des hippies. L’occasion pour Kishwar Desai de décrire l’envers du décor du tourisme goanais et de ses plages idylliques : mafia, drogue, alcool, viol, meurtre, détournement de mineure, hippies peacefull, musique, drague, omerta et suspicions au programme. Tout est fait pour noyer le poisson… Simran Singh n’en reste pas moins droite dans ses bottes et mène l’enquête avec brio et véhémence.

Outre le suspense et les rebondissements bien menés de Kishwar Desai, l’intérêt principal de La mer d’innocence réside à mon sens dans la représentation détaillée de l’univers si particulier du tourisme balnéaire et spirituel à l’indienne, et dans la dénonciation assumée des violences récurrentes et banalisées faites au femmes en Inde.


La mer d’innocence – Kishwar Desai
Traduit de l’anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne
Editions de l’Aube, 2015, 334 p.
Titre original : The sea of innocence, 2013


Challenges concernés

Archives du vent – Pierre Cendors

archives-du-vent2bpierre2bcendors2btripodeDeuxième virée avec Pierre Cendors. Avec Archives du vent, le lecteur s’écarte sensiblement de l’introspection à l’honneur dans L’invisible dehors. Les personnages ici sont multiples et tous étroitement liés les uns aux autres par le projet fou et cinématographique d’Egon Storm : réaliser trois films et peut-être quatre à l’aide de la technologie du Movicône qu’il a inventée et les faire diffuser après sa mort par son complice, les uns après les autres, un film tous les cinq ans. Outre ce scénario génial et déstabilisant, l’auteur n’hésite pas à voyager dans le temps et l’espace, égarant le lecteur sur toute la longueur du XXIème siècle de la Suède à l’Ecosse en passant par l’Islande, pour former un ensemble complexe et cohérent largement influencé par la théorie des voyages astraux.

Archives du vent est aussi et surtout une perle de littérature à vous faire corner votre livre à chaque page – aussi bibliophile que vous soyez – tant les aphorismes et citations à vous éveiller un mort sont nombreux et incitent à la méditation ou à la réflexion. De petites vérités assénées discrètement et tout juste bonnes à vous remémorer le but de toute littérature digne de ce nom – ou plus simplement digne de ce que j’aime.

Est solitaire celui qui dit Je avec autorité et croit ce qu’il dit.
Est solitaire celui qui vit en sécurité dans ses pensées. Est solitaire celui qui voit le monde à travers elles et ne voit qu’elles.
Storm, lui, voyait au-delà.

Mon histoire ne peut se raconter sans en exclure mes contemporains, tous ceux qui la liront. Quant aux autres, les invisibles, les morts, les ensevelis : ce sont eux qui l’ont écrite. Leur disparition n’a laissé aucun vide.

Soudain je ne disposais plus d’aucun accès en moi-même. J’étais enfermé à l’extérieur. Prisonnier d’une pensée.
D’une pensée d’autrui.


Archives du vent – Pierre Cendors
Le Tripode, 2015, 320 p.


Challenges concernés

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Le garçon – Marcus Malte #MRL16

LeVieuxJardinAW+Ce livre m’a impressionnée et fortement renvoyée aux grands classiques du XIXe siècle. Par sa forme, notamment, en nous invitant à suivre l’évolution d’un personnage central, de son enfance à sa mort. J’ai pensé assez rapidement à L’éducation sentimentale d’un certain Flaubert pour la dimension initiatique, mais aussi et surtout à L’homme qui rit de Victor Hugo, œuvre majeure de ma vie de lectrice. Les échos sont nombreux entre l’enfant trouvé et déformé que l’on nommera Gwynplaine et le garçon sans voix de Marcus Malte, entre Ursus et Brabek, entre Homo et le cheval, entre les amours quasi incestueux des uns des autres, et puis Mazeppa… Plus j’y pense, plus la liste des similitudes s’allonge. Face à ce monument littéraire, Le garçon revêt une identité propre, moderne, en intégrant à la fois les codes des classiques du 19e siècle en commençant par ceux du libertinage, et les maux du XXème, la guerre, l’absurde, l’errance. Jusqu’au mythe de Sisyphe brillamment remis au goût du jour.

Je me sens toute petite et stupide à trop vouloir vous transmettre ce que j’aime de ce roman : à la fois son étonnante cohérence, sa complétude et l’immense variété des styles, des genres littéraires et des sujets abordés, et cette profonde humanité du garçon sans nom et surtout sans voix, qui a aucun moment ne semble en capacité d’exprimer lui-même ce qu’il vit. Le garçon renvoie aussi à ce qu’il reste de l’homme lorsqu’il est privé d’expression verbale.

Une lecture commune avec : Hélène,  Noukette, Asphodèle.

D’autres avis : Yvan, ClaudiaLucia, Zazy, Kathel, Pr Platypus, Yv, LiliGalipette


Le garçon – Marcus Malte
Zulma, 2016, 534 p.


Challenges concernés

#Matchs de la Rentrée Littéraire 2016

Challenge Multi-défis 2016 : Un livre pioché au hasard dans votre PAL

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Sur la route du papier – Erik Orsenna

813yfd49ptlLe terme du challenge ABC approche à grand pas et comme l’an passé je fais le tour de mes étagères pour combler les lettres manquantes avec de nouvelles lectures ou des chroniques en retard. Sur la route du papier appartient à la deuxième catégorie. Je n’en suis pas à ma première lecture d’Orsenna, vous trouverez mon avis sur L’entreprise des Indes ici, j’avais également adoré Madame Bâ lu à la même période – que je pourrais rapprocher aujourd’hui de Confidences de Max Lobe par le personnage central de cette Mama africaine – sans n’avoir jamais pris le temps de vous en parler.

Dans un tout autre registre, Sur la route du papier s’écarte des récits de voyage traditionnels pour s’attarder d’avantage sur l’aspect documentaire de la question du papier, sur son origine, sa fabrication, son impact économique et écologique, la variété de forme qu’il peut prendre, etc. Le sous-titre du livre en dit long sur son contenu : Petit précis de mondialisation III. Je garde de cette lecture le souvenir d’une très grande densité d’informations et de chiffres. Si la construction de l’essai est assez pédagogique et ludique – on suit l’auteur dans les périples internationaux qui lui permettront de rebondire et de trouver les réponses à chaque nouvelle question – l’abondance de chiffres pourtant a fini par me lasser et me noyer : que de troncs d’arbres coupés, que de francs, euros et autres dollars investis, que de kilos d’emballages recyclés, que de kilomètres parcourus !

Pour autant, si l’occasion se présente, je ne négligerai pas les deux premiers volumes de cette série Voyage au pays du coton et L’avenir de l’eau. Les propos d’Erik Orsenna apportent effectivement au lecteur une vision claire et globale, et des exemples concrets de la mondialisation et de ses conséquences, sans jugement de valeur a priori, en soulevant les bonnes questions afin d’y répondre avec courage et précision : quel risque en effet pour un écrivain qui n’est pas adepte de la publication numérique de constater les conséquences de la production du papier utilisé dans la fabrication de chaque exemplaire de ses livres…


Sur la route du papier : petit précis de mondialisation III – Erik Orsenna
Le livre de poche, 2013, 334 p.
Première publication : Stock, 2012


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un tome d’une série

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