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« Ma route est d’un pays où vivre me déchire… » – Serge Airoldi

003025307Le vers en titre de ce livre magnifique n’est pas de Serge Airoldi. Ce dernier l’a emprunté à Edmond Henri-Crisinel, poète suisse de la première moitié du XXème siècle. Le contenu du livre n’en est pas moins à la hauteur de cette déchirante mise en bouche. La route que nous décrit Serge Airoldi suit un « fleuve tout en nuit » du Gers de l’enfance au pays d’Adour, lieu de vie de l’auteur, et dont les détours traversent les continents. De souvenirs en paysages, de paysages en rencontres, de rencontres en ravages, le lecteur chemine avec Serge Airoldi dans sa maison d’enfance, dans les maquis de la seconde guerre mondiale, dans les ventes aux enchères où l’on dilapide les biens d’une personne aimée, dans des jardins fleuris près desquels paissent les troupeaux de vaches ou de chevaux. Le long de l’Adour ou au pied du Ventoux – à l’instar de Philippe Jaccottet dans ses Notes du ravin – , devant les enfants rendus aveugles de Palestine ou dans la baie de Tunis, dans les pas de Magellan ou de Pigafetta sur les routes d’Orient, d’observateur du passé ou de l’instant, l’auteur et son lecteur se fondent jusqu’à devenir une part même du paysage ou du tableau – jusqu’au dépaysement.

Extrait :

« Regardant maintenant l’azur intense du golfe et de l’autre côté du sommet , embrassant le même prodige, plus brumeux pourtant, de la baie de Tunis, projeté dans ce paysage, je me noie d’Histoire. J’avale d’un coup de gorge l’horizon de Magellan, d’Hannibal, des marins du monde, je vois le ballet des oiseaux de mer dans le ciel, eux aussi m’hypnotisent, ce sont les oiseaux de Braque.

Regardant cet avenir tout bleu, effrayé par tant de lucidité que la clarté impose, je suis dans une mort probable, étouffé par le trop plein des séries humaines, l’adieu aux choses oubliées derrière moi,

Je lis Les bêtes de Federigo Tozzi, Tozzi questionne : Quel pourrait être le point où l’azur s’est arrêté ? »


« Ma route est d’un pays où vivre me déchire… » – Serge Airoldi
Fario, 2014, 110 p.

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Israël, Palestine : vérités sur un conflit – Alain Gresh

Suite aux dernières actualités, j’ai voulu comprendre un peu mieux les événements qui se déroulent aujourd’hui en Israël et Palestine. La presse se contentant généralement de commenter les faits du moment, je recherchais une synthèse historique sur la question. Je me suis donc tournée vers un bibliothécaire spécialisé sur le Moyen-Orient. J’ai failli crouler sous le nombre de références, et l’aide d’un professionnel n’aura pas été superflue pour faire mon choix ! J’ai vite compris que je ne trouverai pas de référence « neutre » sur cette question. Une simple sélection de faits chronologiques serait déjà partiale. Je suis rentrée chez moi avec plusieurs ouvrages de tout bord sur le conflit israélo-palestinien, et j’ai commencé par lire celui d’Alain Gresh, Israël, Palestine : vérités sur un conflit, que je vais tenter de vous présenter et résumer ici. Déjà daté de 2001, ce livre, qui m’a semblé être le plus simple d’accès pour débuter sur la question, retrace l’histoire du conflit à partir de l’origine du sionisme en 1917 jusqu’à la date de publication du livre et les accords d’Oslo en 2001. Ce n’est pas donc pas le plus à jour sur la question, mais il permet de prendre connaissance facilement des grandes étapes du conflit.

De manière très pédagogique, Alain Gresh commence son livre par une lettre à sa fille dans laquelle il expose les raisons de la rédaction de l’ouvrage, et invite à la nuance pour aborder un sujet aussi compliqué et ancien que le conflit israélo-palestinien. La « Lettre à ma fille » est accessible en ligne sur le site du Monde Diplomatique. Le livre est ensuite organisé en cinq chapitres qui reprennent, dans l’ordre chronologique, l’histoire du conflit. Les premières décennies sont longuement explicitées, au détriment sans doute de la deuxième moitié du XXème siècle. Je vous retranscris les grands titres du sommaire :

  1. Lettre à ma fille. « Dieu est du côté du persécuté »
  2. Le conflit se noue (1917-1939)
  3. Du judaïsme au sionisme
  4. Naissance d’Israël, naufrage de la Palestine (1947-1949)
  5. Du génocide à l’expulsion, les souffrances de l’Autre
  6. Une guerre de plus ? (1950-2001)

Je vais tenter de résumer rapidement ce que j’ai lu et compris. Avec la fin de la première guerre mondiale, les vainqueurs se partagent les territoires de l’Empire ottoman : la Palestine et l’Irak reviennent à l’Angleterre ; le Liban et la Syrie à la France. La « Déclaration Balfour » annonce alors que le gouvernement britannique « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif ». Elle précise que « rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non-juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans d’autres pays ». Cette déclaration répond à deux objectifs stratégiques de la Grande-Bretagne : s’assurer le soutien financier des juifs, réputés pour leur puissance, en particulier celui d’un certain Lord Walter Rothschild, en évitant qu’ils ne se rallient à la Russie et à l’Empire austro-hongrois, et surtout contrôler le Proche-Orient et la zone stratégique du Canal de Suez, lien vital entre Londres et les Indes.
Au cours des années 30, l’émigration des juifs vers la Palestine se fait progressivement avec la montée de l’antisémitisme en Europe, mais elle reste encore marginale. Elle s’intensifiera avec la seconde guerre mondiale, quoique ceux qui auront le choix partiront de préférence pour les États-Unis.
Londres propose en 1937 la partition de la Palestine en deux états juif et arabe, avec un échange de population en défaveur du peuple palestinien. Celui-ci se soulève. L’Agence juive s’organise, forte de sa connaissance des habitudes et modes de négociation occidentaux. Une véritable colonisation de la Palestine se met en place, au même titre que la colonisation de l’Inde par la Grande-Bretagne, ou de l’Algérie par la France. La partition et la création de l’État juif sont votées en 1947 à la faveur de la fin de la seconde guerre mondiale. Les colons juifs sont dorénavant qualifiés de réfugiés que personne n’est en mesure d’accueillir. L’État sioniste d’Israël, en revanche, ouvre ses frontières, au détriment du peuple palestinien qui doit s’exiler sur les terres qui restent encore palestiniennes, ou à l’étranger (Syrie, Liban, Irak). Au cours des années suivantes, Israël entre en guerre et étend ses frontières bien au-delà du plan de partage prévu par la Grande-Bretagne, et la colonisation israélienne continue.
En 1964, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) est créée, et les premières actions militaires contre Israël ont lieu en 1965. La guerre des six jours est déclenchée en 1967 : Israël occupe et colonise le reste de la Palestine (Cisjordanie, bande de Gaza, Jérusalem-Est). L’Égypte, la Syrie, le Liban sont tous impliqués militairement dans les années qui suivent.
En 1987 a lieu la première intifada ou « révolte de pierre » et, en 1988, l’OLP proclame l’État de Palestine, qui n’existait pas en tant que tel jusqu’alors. Les premières négociations bilatérales et les discussions d’Oslo débutent en 1991. Les conflits entre le Liban et Israël continuent et, en 1996, cent réfugiés palestiniens sont tués au Liban. La deuxième intifada a lieu en 2000.

Je trace à grands traits vulgaires une histoire compliquée. L’ouvrage d’Alain Gresh est plus nuancé, quoique synthétique, et permettra à chacun de se faire une première idée. Outre les événements historiques, l’auteur s’attache à distinguer judaïsme et sionisme, il prend soin également de remettre à sa juste place le drame de la Shoah en réponse au négationnisme parfois prôné par certains militants pro-palestiniens. Il n’oublie pas non plus les centaines de milliers de palestiniens expulsés de leur pays, ou subissant la colonisation, privé notamment de liberté de circulation. Il n’hésite pas parfois à faire des parallèles avec la discrimination de l’apartheid. Il soulève également une question essentielle : comment peut-on concilier « État juif » et démocratie ? Un arabe peut-il être premier ministre d’un « État juif » ?

De toutes ces informations historiques et de ces problématiques, je retiens surtout l’absence de l’argument religieux pour justifier Israël. Je retiens la politique britannique désastreuse, celle des extrémistes sionistes aussi. Mais, si je m’en tiens à cet ouvrage, aucune mention n’est faite du Talmud par exemple. L’OLP ne s’est jamais opposée au caractère religieux d’Israël. Avec le conflit israélo-palestinien, on parle surtout d’un problème de colonisation et d’intérêts territoriaux, de lutte de pouvoir avant tout. De nombreux israéliens, juifs ou non, sont opposés à la politique expansionniste de leur gouvernement. J’admire la capacité d’Alain Gresh à faire la part des choses entre les injustices avérées orchestrées contre le peuple palestinien, et les extrémistes de tout bord (sioniste, antisémite, négationniste, etc.). Cet ouvrage me permet d’acquérir une vue générale de la situation, de connaître les différents acteurs, et les éléments de base pour comprendre les informations relayées par la presse aujourd’hui.

Pour une compréhension plus fine du conflit, il va me falloir continuer à lire…

Vous retrouverez d’autres chroniques de Israël, Palestine : vérités sur un conflit sur le blog de  Florian Pennec, sur Irénées.net, ou encore sur Culture.revolution.free.fr.