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Sur les ossements des morts – Olga Tokarczuk

9782369141150S’il fallait classer ce roman d’Olga Tokarczuk, le rayon polar lui conviendrait sans doute. Cependant Sur les ossements des morts fait partie de ces récits un peu touche-à-tout propice à amener le lecteur hors de sa zone de lecture habituelle, en l’occurrence à amener la récalcitrante au polar que je suis à la lecture d’un polar et, qui plus est, à l’apprécier.

Sur les ossements des morts se déroule dans la montagne polonaise, près de la frontière tchèque. Les hivers dans ce lieu sont particulièrement rigoureux, le réseau téléphonique aléatoire, les habitants saisonniers. Seuls Matonga, Grand-Pied et Janina Doucheyko, la narratrice, vivent à l’année dans ce hameau reculé. Une nuit, Matonga toque à la porte de Janina, inquiet pour leur voisin commun dont la lumière reste bien tardivement allumée, son chien hurlant désespérément. Le contexte de découverte d’un premier cadavre est posé. Les autres suivront…

Tout au long du roman, le lecteur suit les pensées de Janina Doucheyko, vieille dame solitaire, passionnée d’astrologie, gardienne des demeures voisines en l’absence de leurs propriétaires, convaincue que les animaux sont responsables des accidents meurtriers qui se succèdent dans la forêt. Ce défilé de pensées d’une femme isolée dans son chalet de montagne en Europe de l’Est me rappelle dans un premier temps Le mur invisible de Marlen Haushofer. Progressivement, les portraits de chaque narratrice se distinguent radicalement. Là où Marlen Haushofer dépeint une femme d’une extrême lucidité, le personnage d’Olga Tokarczuk navigue entre excentricité astrologique et bon sens montagnard, la frontière est floue entre lucidité et folie, jusqu’au dénouement de l’enquête. Alors que le lecteur s’attache de plus en plus à la personnalité de Janina, il comprend progressivement, par les conversations qu’elle entretient avec ses voisins, par certaines réactions de ces mêmes voisins que la narratrice n’explique pas, que l’image qu’elle renvoie d’elle-même ne correspond pas nécessairement à celle qu’elle a d’elle-même… Au delà du roman, ce jeu psychologique force la réflexion et invite à regarder les relations humaines avec un œil nouveau. J’adore !


Sur les ossements des morts – Olga Tokarczuk
Traduit du polonais par Margot Carlier

Libretto, 2014, 288 p.
Première publication : Prowadź. swój pług przez kości umarłych, Wydawnictwo Literackie, 2010
Première traduction en français : Les Editions Noir sur Blanc, 2010


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un livre d’un auteur européen non francophone

Les intelligences multiples – Howard Gardner

41qxw4ra4yl-_sx362_bo1204203200_Enfin un peu d’objectivité !

Après plusieurs lectures ayant d’avantage trait au développement personnel qu’au discours scientifique, je tente d’éclaircir la définition de l’intelligence en me tournant vers le spécialiste de la question, j’ai nommé Howard Gardner, fondateur de la théorie des intelligences multiples. Contrairement à ce que laisse présager le titre de cet ouvrage déjà daté, celui-ci n’est pas un exposé de ce que sont les sept formes d’intelligence identifiées par H. Gardner. Si le chapitre 2 est entièrement consacré à leurs présentations, l’ensemble de l’ouvrage vise plutôt à questionner cette théorie pour contribuer au développement de toutes les perspectives qu’elle implique. Tout au long du chapitre 3, l’auteur s’échine à répondre aux questions soulevées par les curieux, détracteurs, et autres rigoureux savants. Le chapitre 4 est à mon sens le plus intéressant. Au sept intelligences musicale, logico-mathématique, kinesthésique, langagière, spatiale, interpersonnelle et intra-personnelle, Howard Gardner argumente en faveur d’une huitième intelligence naturaliste, et s’interroge sur la définition d’une intelligence spirituelle qu’il ne reconnaît pas en tant que telle, mais qui pourrait se décliner en intelligence existentielle. L’intelligence morale intrinsèquement dépendante de la société dans laquelle elle se développe fait l’objet d’un cinquième chapitre.

La deuxième partie de l’ouvrage intéressera probablement d’avantage les éducateurs, formateurs et enseignants puisqu’elle est consacrée à l’évaluation contextualisée de ces différents types d’intelligence, par opposition à l’évaluation standardisée utilisée notamment pour les tests de QI – qui ne prennent en compte essentiellement que les intelligences langagières et logico-mathématiques.

La dernière partie ouvre des perspectives sociétales et éducatives pour la mise en pratique de ces intelligences et de leur évaluation avec l’objectif avoué de les développer autant que possible dès le plus jeune âge, pour que chacun puisse tirer le meilleur parti de lui-même. Ce dernier point me chagrine, à vrai dire. Optimiser ses capacités et celle de l’enfant… Augmenter toujours les rendements opérationnels et intellectuels de l’individu, quand bien même ceux-ci seraient langagiers, musicaux ou intrapersonnels, représente-t-il véritablement un objectif ? N’y a-t-il pas quelque chose de profondément illusoire dans cette vision du monde et de l’humain ?

Je me dois de conclure ce billet en soulignant que j’ai énormément appris à la lecture de ce livre qui m’invite à affiner encore mon intérêt résurgent pour la psychologie (mes autres lectures sur ce sujet sont ici).


Les intelligences multiples – Howard Gardner
traduit de l’anglais par Y. Bonin, P. Evans-Clark, M. Muracciole et N. Weinwurzel
Retz, 2004, 188 p.
Première publication : Multiple intelligence : the theory in practice : a reader, Basic Books, 1993


1913 : chronique d’un monde disparu – Florian Illiès

Entre essai et roman, 1913 : chronique d’un monde disparu nous propose de retracer en 12 chapitres, un par mois, quelques anecdotes, qui auraient pu être anodines, de l’année 1913. A la veille de la première guerre mondiale, le monde artistique est en pleine ébullition, les hommes politiques qui marqueront le XXème siècle ne sont pas encore ce qu’ils deviendront.

Pour vous mettre dans l’ambiance, rien de tel que les premières lignes de janvier :

« C’est le mois où Hitler et Staline se rencontrent en se promenant dans le parc du palais de Schönbrunn, Thomas Mann est à deux doigts de se voir déclaré homosexuel, et Franz Kafka sur le point de tomber fou amoureux. Chez Sigmund Freud, une chatte se prélasse sur le divan. Il fait très froid, la neige crisse sous les pieds. »

Nous les rencontrerons tous, ces grands inégalés de début de siècle, ceux qui font mes lectures depuis des années – et beaucoup d’autres : Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Marina Tsvetaeva, Rainer Maria Rilke, etc.

Florian Illiès nous en dresse les portraits à la fois justes et décalés, toujours avec humour. La littérature n’est pas la seule au rendez-vous, tous les grands savants de ce temps, mathématiciens et sociologues sont présents d’Einstein à Max Weber, les plus grands artistes de Picasso aux amours déçus de Kokoschka, de Camille Claudel à Auguste Rodin, de Marcel Duchamp à Stravinsky, de Matisse à Chagall, etc. Chaque mois de l’année est autant d’occasions de (re-)découvrir une époque et ceux qui l’ont faite, dans leur quotidienneté la plus triviale. Ces aléas de vies formeront bientôt notre mémoire collective et nos références culturelles pour des décennies.

Il n’est pas nécessaire de connaître toutes les personnes citées, il est impossible de n’en connaître aucune. Chacun, je crois, y trouvera ses marques selon qu’il s’intéresse d’avantage à la politique, la musique, la peinture, la science, la psychologie… Toute la force de Florian Illiès réside dans cette capacité qu’il a à mettre en évidence, sans se prendre au sérieux, le carrefour foisonnant qu’est cette année 1913. Carrefour auquel chacun arrive par sa propre voie et à partir duquel, nécessairement, de nouvelles pistes s’ouvrent. J’ai adoré relire les Lettres à Felice de Kafka – qui m’avaient paru si plombantes – avec le recul et la légèreté de Florian Illiès, rire et m’attendrir des passions désespérées de ces artistes qui auraient pu être ratés, m’offusquer de découvrir la fascinante Lou Andreas-Salomé telle une mante religieuse manipulant ses hommes, frémir de découvrir un Hitler jeune et pommé, il aurait pu en rester là.

D’anecdotes en rebondissements, les univers s’entrecroisent, et si je devais en garder un, juste pour moi, ce serait celui de la peinture, que je ne connais pas mais que j’ai eu envie d’approfondir en refermant le livre.

Lu fin 2014 et découvert grâce à L’Esprit Livre, ce roman documentaire fait partie de mes coups de cœur parmi lesquels vous retrouverez plusieurs auteurs cités par Florian Illiès.

Lettre ouverte à Freud – Lou Andreas-Salomé

De fil en aiguille, j’ai découvert Lou Andreas-Salomé grâce aux correspondances du poète Rainer Maria Rilke. Les lettres qu’il lui a écrites tout au long de sa vie sont magnifiques et donnent une belle vision de l’évolution spirituelle du poète. Après quelques rapides recherches, j’ai appris que Lou Andreas-Salomé avait également été très proches de deux autres hommes non moins célèbres : Sigmund Freud et Friedrich Nietzsche. J’ai déjà lu il y a plusieurs mois Eros de Lou Andreas-Salomé. Cet ouvrage traitait déjà de psychanalyse, discipline de prédilection de cette grande dame. Par le passé, je me suis parfois intéressée au personnage de Freud (cf. cet article datant de 2010).

Cette Lettre ouverte à Freud est l’occasion d’en apprendre d’avantage sur une femme fascinante et sur sa relation avec le précurseur de la psychanalyse. Je ne vous cache pas qu’en achetant ce livre, j’espérais surtout une correspondance amoureuse passionnée et croustillante. Loin s’en faut ! Si les lettres de R . M. Rilke ont largement comblé mon côté romantico-midinette – et ma soif de belle littérature ! -, celle de L. Andreas-Salomé en hommage à S. Freud pour son soixante-quinzième anniversaire est écrite dans un tout autre registre : strictement scientifique et… psychanalytique. Pour tout vous dire, j’ai, dans un premier temps, abandonné la lecture au bout de trente pages. Étant assez têtue, j’ai tout de même décidé, quelques mois plus tard, de l’inclure dans ma liste pour le Challenge ABC de Babelio : 150 pages à lire, ce n’est pas énorme, je devrais pouvoir le faire !

Et je l’ai fait ! En neuf chapitres, Lou Andreas-Salomé aborde les grandes questions de la psychanalyse freudienne : sexualité, rapport homme-femme, religion, processus de création, etc. Je suis malheureusement bien incapable de vous en faire un résumé. Les passages sur la foi et la religion sont, à mes yeux, les plus intéressants. Sur ces points, Lou Andreas-Salomé s’opposait à Sigmund Freud et elle tente ici d’exprimer son point de vue tout en restant cohérente avec la psychanalyse freudienne. Tout un art…

J’ai tout de même envie de vous retranscrire un extrait qui a retenu mon attention :

« […] Nous sommes lancés, inéluctablement, dans le tourbillon de toute réalité, avec pour seul choix d’y consentir. Si sans aucun doute, cela veut dire : traverser un océan sur un frêle esquif, telle est bien notre condition humaine – et il ne serait d’aucun secours de s’imaginer qu’on navigue à la remorque du plus puissant des bateaux à vapeur, vers des destinations inexistantes : notre attention au vent et au temps ne pourraient que s’en trouver diminuée. Plus nous nous plongeons, sans en rien retrancher, dans l’ « exigence du moment », dans l’instant tel qu’il se présente, dans des conditions variables d’un cas à l’autre, au lieu de suivre le fil conducteur de prescriptions, de directives (écrites par l’homme ! ), plus nous sommes, dans nos actes, justement en relation avec le tout, poussés par la force vivante qui relie tout avec tout, et nous aussi. Qu’importe alors si les tâtonnements de notre conscience sont entachés de toutes les erreurs possibles. Si quelqu’un taxe ce comportement d’immoralité, d’arbitraire et de présomption, nous serions à plus forte raison autorisés à taxer de confortable incurie morale l’esclavage infantile de celui qui s’en tient au respect des prescriptions ! »

Si ce n’était le Challenge ABC, je n’aurais probablement pas chroniqué ce texte. Toutefois, je ne reste pas indifférente au personnage de Lou Andreas-Salomé, et si je ne peux pas comprendre dans le détail son raisonnement, je reste fascinée par sa très grande liberté. En espérant que le style soit plus digeste, j’aimerais beaucoup lire son autobiographie Ma vie : esquisse de quelques souvenirs , ou, pourquoi pas et si elles sont plus facile d’accès, l’une des nombreuses biographies écrites sur elle. Sauriez-vous m’en conseiller une en particulier ?

Le complexe de Di – Dai Sijie

Le complexe de Die – Dai Sijie

Le Complexe de Di : voilà un livre que l’on m’avait chaudement conseillé. Il est vrai que l’histoire complètement décalée du pauvre Muo est plutôt attachante et surprenante. J’avoue tout de même avoir été un peu déçue, je n’ai pas réussi à entrer totalement dans l’aventure. Le livre est drôle, bien écrit, original. Je me suis surprise quelques fois à étouffer quelques fous rires dans le bus ou dans une salle d’attente en lisant certains chapitres. Mais je n’ai pas réussi à m’immerger totalement dans le roman. J’ai décroché souvent face aux digressions de l’auteur. Si j’ai beaucoup apprécié l’aspect loufoque de ce livre, il me faudra sans doute lire Balzac et la petite tailleuse chinoise pour me faire une idée sur cet auteur. Je crois que j’espérais, au travers de ce livre, en apprendre un peu plus sur la perception par les chinois de la psychanalyse freudienne. Ce n’est pas vraiment le cas : le thème de la psychanalyse est plutôt prétexte à rire qu’à expliquer le choc culturel.

C’est sans doute bien ainsi.

Pourquoi la guerre ? – Sigmund Freud et Albert Einstein

Pourquoi la guerre – A. Einstein et S. Freud

Je vous avais promis ici de vous reparler de cette correspondance entre Sigmund Freud et Albert Einstein. Pourquoi la guerre ? Question en apparence si simple, presque naïve. A. Einstein la pose à S. Freud, et l’on se prend à croire un instant que le psychanalyste pourra répondre. La question est toutefois un peu plus subtile :

« Comment est-il possible que la masse (…) se laisse enflammer jusqu’à la folie et au sacrifice ? »

Pour Einstein, cela s’explique par l’existence intrinsèque à l’homme d’un besoin de haine et de destruction. Il en appelle à Freud pour expliquer ce besoin. Et au-delà d’une explication sur la complexité de la nature humaine, Einstein cherche les solutions :

« Existe-t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ? »

Sur ce point, il avance :

« Et loin de moi la pensée de ne songer ici qu’aux êtres dit incultes. J’ai pu éprouver  moi-même que c’est bien plutôt la soi-disant « intelligence » qui se trouve être la proie la plus facile des funestes suggestions collectives, car elle n’a pas coutume de puiser aux sources de l’expérience vécue, et que c’est au contraire par le truchement du papier imprimé qu’elle se laisse le plus aisément et le plus complètement saisir. »

A. Einstein et S. Freud

Je ne peux m’empêcher de penser à la lecture de ces mots à la situation de la France, au pouvoir de la presse, à son ascendant sur tout ce beau monde « cultivé » qui, fort des écrits du Figaro, du Monde ou de Libération, décide de voter pour tel parti ou de faire la révolution. Je ne critique pas les lecteurs, ni les journalistes. Je suis sans aucun doute moi-même victime de l’influence de la « bonne pensée » collective. Je constate simplement que nos préoccupations sont le fruit des polémiques et des aléas d’évènements bien éloignés de notre quotidien, et sur lesquels il est peu probable que l’on puisse se vanter de les avoir vécu soi-même. Pourtant nous avons un avis, c’est de bon ton, nous jugeons, c’est scandaleux, c’est une bonne chose, il faut bien faire quelque chose, ça ne peut plus durer…Finalement, qu’est-ce que ça change ? Je ne suis pas sûre de connaître la réponse.

Et pourtant, ce n’est pas parce que les évènements sont lointains que l’on peut se permettre de les ignorer. Il faut faire le tri, par soi-même si c’est possible. Mais je m’éloigne de notre propos. Revenons-en à la réponse de Sigmund Freud.

Freud explique qu’il existe deux catégories d’instincts pour l’homme : l ‘instinct de conservation et d’union rapporté à la notion de sexualité, et l’instinct de destruction, les pulsions agressives. Cependant, Freud se défend de comparer ces deux instincts au Bien et au Mal. La réalité est bien complexe comme il l’explique lui-même :

« Ces pulsions sont toutes aussi indispensables l’une que l’autre; c’est de leur action conjuguée ou antagoniste que découlent les phénomènes de la vie. Or il semble qu’il n’arrive guère qu’un instinct de l’une des deux catégories puisse s’affirmer isolément; il est toujours « lié », selon notre expression, à une certaine quantité de l’autre catégorie, qui modifie son but, ou, suivant les cas, lui en permet seule l’accomplissement. Ainsi, par exemple, l’instinct de conservation est certainement de nature érotique; mais c’est précisément ce même instinct qui doit pouvoir recourir à l’agression, s’il veut faire triompher ses intentions. De même l’instinct d’amour, rapporté à des objets, a besoin d’un dosage d’instinct de possession, s’il veut en définitive entrer en possession de son objet. »

Je ne peux m’empêcher en lisant cela de penser au dieu hindou, Shiva, qui par l’ambivalence de son caractère à la fois érotique et ascétique, lie à merveille ces deux notions d’instincts de destruction et de conservation. La balance entre le Bien et le Mal. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir…Ce sont finalement des concepts largement établis dans toutes les civilisations il me semble…La notion de « lien » évidemment m’interpelle également, tout est lié, même Freud nous le dit. Peut-être que je ne vois que ce qui m’arrange mais l’idée reste intéressante.

Ce constat sur l’existence d’un instinct destructeur inhérent à l’être humain s’il explique en partie, l’origine de la guerre, ne permet pas toutefois de résoudre le problème.

Une ébauche de solution selon Freud :

« Il ne s’agit pas de supprimer le penchant humain à l’agression; on peut s’efforcer de le canaliser, de telle sorte qu’il ne trouve son mode d’expression dans la guerre. (…) Si la propension à la guerre est un produit de la pulsion destructrice, il y a donc lieu de faire appel à l’adversaire de ce penchant, à l’eros. Tout ce qui engendre parmi les hommes, des liens de sentiments doit réagir contre la guerre. »

Il poursuit par cette idée utopique :

« Il y aurait lieu d’observer, dans cet ordre d’idées, que l’on devrait s’employer, mieux qu’on ne l’a fait jusqu’ici, à former une catégorie supérieure de penseurs indépendants, d’hommes inaccessibles à l’intimidation et adonnés à la recherche du vrai, qui assumeraient la direction des masses dépourvues d’initiative. Que l’empire pris par les pouvoirs de l’Etat et l’interdiction  de pensée de l’Eglise ne se prêtent point à une telle formation, nul besoin de le démontrer. L’Etat idéal résiderait  naturellement  dans une communauté d’hommes ayant assujetti leur vie instinctive à la dictature de la raison. Rien ne pourrait créer une union aussi parfaite et aussi résistante entre les hommes, même s’ils devaient pour autant renoncer  aux liens de sentiments les uns vis à vis des autres.

Mais il y a toute les chances que ce soit là un espoir utopique. Les autres voies et moyens d’empêcher la guerre sont certainement plus praticables, mais ils ne permettent pas de compter sur des succès rapides. On ne se plait guère à imaginer des moulins qui moudraient si lentement qu’on aurait le temps de  mourir de faim avant d’obtenir la farine »

En mai 1933, sur la place de l’Opéra de Berlin, un autodafé des livres réprouvés par le gouvernement, est organisé

Voilà une ébauche de solution…utopique. C’est certain malheureusement. On connait trop bien la suite de l’Histoire…Mais il est toujours bon de lire encore une fois combien certains hommes ont souhaité que cette guerre n’ait pas lieu.

Une autre hypothèse de Freud pour lutter contre la guerre, plus vraisemblable sans doute, est la culture. Selon lui, l’homme cultivé est moins soumis aux actes instinctifs et aux réactions impulsives. Il est plus raisonné et lutte contre son propre penchant agressif. La guerre n’est plus un acte de bravoure, l’homme cultivé ne ressent pas de plaisir à se battre. Mais comme je le citais plus haut, les pulsions de destruction sont toujours étroitement liées à l’eros : si l’homme perd ses instinct destructeurs, il en est de même pour la sexualité. Pour Freud, la culture n’en reste pas moins le meilleur remède contre la guerre :

« Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre. »

Je ne sais pas si je suis entièrement d’accord avec ces idées. Freud assimile en partie la culture à la civilisation, ou tout du moins, il reconnait que certains préfèrent utiliser le mot civilisation plutôt que culture. Et j’avoue que l’assimilation me choque un peu. J’utiliserais plus volontiers le terme savoir. La connaissance ou le savoir sont, à mes yeux, le meilleur remède contre la violence, souvent générée par l’ignorance ou la méconnaissance de l’autre mais aussi de soi…

Pour vous faire votre propre idée sur ce texte, Pourquoi la guerre ?, je vous conseille de le télécharger ici et de l’imprimer pour le lire à tête reposée (une vingtaine de pages, ça se lit vite!).

Bonne lecture !

Comment je vois le monde – Albert Einstein – 3

Josef Popper Lynkeus

Au détour d’une page de Comment je vois le monde, Albert Einstein nous présente en quelques lignes l’image que lui renvoie Josef Popper-Lynkeus. Comme toujours, ce nom m’intrigue et je veux en savoir en plus. Qui est donc cet homme au nom si particulier ? Einstein le présente comme un ingénieur et un écrivain ; il approuve particulièrement sa vision de la société qui doit être en mesure d’assurer le développement personnel de chaque individu…un précurseur du socialisme en quelque sorte…En faisant quelques recherches rapides sur Popper-Lynkeus, j’ai l’agréable surprise de découvrir non pas seulement un ingénieur et un écrivain mais également un des précurseurs de la philosophie sociale. Je ressens toujours une pointe d’admiration pour ces hommes qui ont su allier les sciences dures aux sciences humaines et sociales. Je reste convaincue que la compréhension du monde nécessite cette double approche à la fois opposée et complémentaire…Issue d’une famille juive, et soumis à la réglementation autrichienne qui interdit aux scientifiques juifs l’accès à la fonction publique, Popper ne peut exercer son métier et ses talents en mathématiques, physique et technologie comme il aurait dû. Il reste toutefois connu pour ses écrits en philosophie sociale et notamment son Droit à l’alimentation.

Résultats, idées, problèmes - Tome II 1921-1938 - Sigmund Freud

En continuant mes recherches rapides sur Google, je constate qu’Einstein n’est pas le seul à mentionner Popper-Lynkeus dans ses écrits. Sigmund Freud, dans ses Résultats, idées et problèmes publie un article entier sur Josef Popper-Lynkeus, daté de 1932. Oui, oui ! J’ai bien dit Freud le psychanalyste…nous sommes dans un tout petit monde de personnages exceptionnels par leurs connaissances scientifiques en tous domaines…Et ça fait du bien ce mélange des genres ! Alors pourquoi Freud s’est-il intéressé à Popper-Lynkeus ? Freud fait surtout référence à un ouvrage en allemand de Popper-Lynkeus Phantasien eines Realisten (Les Fantasmes d’une réalité). Il mentionne un chapitre particulier où Popper-Lynkeus décrit la façon dont rêve le protagoniste de son histoire. Freud venait alors de publier son Interprétation des rêves et on imagine son enthousiasme en lisant sous  la plume de Popper-Lynkeus les mots de ce personnage fictif expliquant que ses rêves n’ont rien d’absurde ou d’impossible et qu’il « est toujours le même homme, qu’il rêve ou qu’il veille ». Popper-Lynkeus avait décrit là sans le savoir la future théorie des rêves de Freud…

Sigmund Freud écrit alors, à propos de Popper-Lynkeus :

« Subjugué par la coïncidence entre mes vues et sa sagesse, j’entrepris dès lors de lire tous ses écrits, entre autres ceux qui concernaient Voltaire, la religion, la guerre, la communauté et ses obligations alimentaires, jusqu’à ce que s’érige clairement devant moi la figure de ce grand homme, penseur et critique doublé d’un philanthrope et d’un homme de réformes bienveillant. »

Voilà une image de Josef Popper-Lynkeus qu’Albert Einstein partageait sans doute…

Freud conclut son article ainsi :

Sigmund Freud en 1921

« Mes innovations en psychologie m’avaient aliéné la faveur de mes contemporains, particulièrement des plus âgés d’entre eux. Il n’était que trop fréquent qu’approchant un homme que j’avais révéré de loin, je me visse pour ainsi dire éconduit par l’incompréhension de ce qui était devenu la substance de ma vie. Josef Popper, quant à lui, provenait de la physique, il avait été l’ami d’Ernst Mach; je ne voulais pas laisser troubler cette agréable impression née de notre accord sur le problème de la déformation du rêve. Ainsi donc, il advint que je différais ma visite jusqu’à ce qu’il fût trop tard et que je ne pusse plus saluer que son buste dans le parc de notre hôtel de ville. »

Josef Popper-Lynkeus meurt en 1921…