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Cartographie des nuages – David Mitchell

Il arrive parfois – rarement – qu’un film soit à la hauteur de son original littéraire. Cartographie des nuages, filmographié sous le titre Cloud Atlas, en est un bel exemple. Sa riche adaptation m’avait fortement incitée il y a plusieurs mois à me procurer le livre sans que je me résolve à l’ouvrir immédiatement. Il me semblait nécessaire d’en digérer ma première impression avant d’aller plus loin. L’intervention d’Alison et sa proposition de lecture commune m’auront permis de sortir plus rapidement qu’à l’ordinaire – je suis une adepte de l’achat compulsif de livres qui prendront ensuite la poussière pendant des lustres – ce beau pavé de mes étagères.

La tentation est forte de classer ce récit parmi les incontournables de la science-fiction : un bon tiers de l’ouvrage se déroule effectivement dans des ambiances futuriste et post-apocalyptique. Ce choix serait pourtant profondément réducteur. Cartographie des nuages est un roman choral intercalant six époques différentes du 18ème siècle (ou avant ?) au XXIIIème (ou après ? ) intimement liées entre elles par des détails narratifs presque dérisoires et pourtant lourds de sens dans la construction du récit et pour le message final que voudrait nous transmettre l’auteur. Car il ne s’agit pas d’un roman distrayant facilement compris devant la toile blanche d’un cinéma de quartier. Si le film est dense et constitue une excellent adaptation, le livre va bien au-delà . J’y ai retrouvé immédiatement cette sensation de tournis face à la multiplicité de détails significatifs proposés, il m’aura fallu patienter près d’un tiers de l’ouvrage pour enfin lâcher prise, accepter de ne pas tout saisir et me laisser embarquer dans le troisième épisode truffé d’humour que constitue L’épouvantable calvaire de Timothy Cavendish, éditeur aliéné en fin de vie. Chacune des histoires rapportées possède son style, son genre et son ambiance propre : roman historique, polar, journal, correspondance, entretien, humour, science-fiction frisant parfois la fantasy ; amours et aventures scabreuses y trouvent également leur place, enfin et surtout le Bien et le Mal sont au centre du récit insidieusement sans être pour autant imposés au devant de la scène. Le génie de David Mitchell réside aussi dans ce dernier point. Cartographie des nuages est incontestablement un roman complet témoignant du talent et de la maitrise littéraire de son auteur.

Je vous livre quelques courts extraits issus des différents épisodes du roman :


« Mis en bouteille, le mépris que Mme Wagstaff affichait à l’égard de son mari eût fourni une excellente mort-aux-rats. »

Journal de la traversée du Pacifique d’Adam Ewing


« Zedelghem

le 16 août 1931,

Sixmith,

L’été a pris un tournant sensuel : la femme d’Ayrs et moi sommes amants. Ne t’emporte pas ! L’affaire est purement charnelle. La semaine dernière, un soir, elle a pénétré dans ma chambre, poussé le verrou derrière elle, et s’est déshabillée sans mot dire. Je ne veux pas me vanter mais je m’attendais à sa visite. En fait, j’avais laissé la porte entrouverte en songeant à elle. Essaie donc, Sixmith, de faire l’amour dans un parfait silence. Si l’on se tient coi, le tapage habituel se transforme en béatitude.

Quand on ouvre à soi le corps d’une femme, toutes les confidences qu’il contient en jaillissent (tu devrais essayer toi aussi ; les femmes, j’entends). Serait-ce en rapport avec leur inaptitude aux cartes ? Après l’amour, je préfère rester allongé, immobile, mais Jocasta parlait de manière compulsive, comme pour enterrer notre grand secret sous un tas de petites confessions. »

Lettres de Zedelghem


« Bill Smoke observe Rufus Sixmith quitter sa chambre d’hôtel, puis attend cinq minutes avant d’y pénétrer. Il s’assoie sur le rebord de la baignoire, et fait craquer ses poings gantés. Nulle drogue ou expérience mystique n’est aussi puissante que changer un homme en cadavre. Cependant, l’excercice nécessite cervelle, discipline et expertise. Faute de quoi, on finit sur la chaise électrique. L’assassin caresse son Krugerrand, une pièce d’or qu’il garde en permanence au fond de sa poche. Smoke ne supporte plus d’être assujetti à sa superstition, mais il ne va pas contrarier son amulette pour se prouver qu’il a raison. »

Demi-vies, la première enquête de Luisa Rey


«  Le temple du roi des rats, l’arche du dieu de la suie. Le sphincter de Hadès. La voici, la gare de King’s Cross, où, selon Bourre-pif, une turlute ne coûte que cinq livres : pour ce faire, se rendre dans n’importe lequel des trois derniers cabinets de gauche aux toilettes des hommes du premier sous-sol ; service assuré vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

L’épouvantable calvaire de Timothy Cavendish


« Cette escapade vous a donc aidé à vous… débarrasser de votre lassitude ?

D’une certaine façon, oui. Cela m’a permis de comprendre que la connaissance de l’environnement d’un individu vous donne la clé de son identité. Cependant, de mon environnement – Papa Song -, j’avais perdu la clé. Je me suis surprise à vouloir retourner à mon ancien dînarium souterrain de la place Chongmyo. Je n’arrivais pas bien à expliquer pourquoi ; toujours est-il que, parfois, les pulsions restent floues et sont pourtant pressantes. »

L’oraison de Sonmi~451


« Mais j’arrivais pas à oublier c’te fille fantôme, nan, elle hantait mes rêves d’réveillé ou d’endormi. J’sentais tell’ment d’choses qu’y avait pas assez d’place pour tout. Oh, c’est pas facile d’être jeune parc’que tout c’qui vous perplexe et vous anxiète, ça vous perplexe et vous anxiète pour la première fois. »

La croisée d’Sloosha pis tout c’qu’a suivi


Recopier ces quelques extraits m’est l’occasion – autant qu’à vous – de prendre conscience de leur impressionnante diversité. Il m’est difficile de croire – pourtant j’ai lu ce livre ! – que David Mitchell est l’auteur de chacun de ces six extraits pris (presque) au hasard. Ce que j’aime décortiquer un texte sous la dictée pour en saisir la maîtrise ! Certains penseront que j’ai peut-être quelques tendances masochistes, mais il me semble qu’il n’est pas de meilleur moyen d’appréhender le style d’un auteur qu’en recopiant mot à mot un de ses écrits.

Les six univers de Cartographie des nuages ne m’ont pas tous emballée de la même manière. Cela s’explique d’avantage par mes préférences littéraires que par la qualité propre à chaque récit. Je ne suis pas une grande adepte de roman humoristique a priori, pourtant les aventures de Timothy Cavendish m’ont fait rire aux éclats, celles d’Adam Ewing ouvrant et clôturant le livre sont magnifiques et forment le ciment de l’ensemble – d’où la brièveté de l’extrait sélectionné, je préfère vous laisser le plaisir de la découverte. J’aime beaucoup la révolte de Sonmi~451, beaucoup moins les péripéties de Luisa Rey – les polars et moi, c’est compliqué… Incontestablement, en revanche, mon coup de cœur revient à La croisée d’Sloosha et tout c’qui a suivi pour le style d’abord qui n’est pas sans rappeler celui de certains passages de La horde du Contrevent, pour le personnage de Zachry aussi et surtout, pauvre bougre malmené par la vie, dans un monde dévasté, profondément humain et droit autant que possible malgré le sort que la vie lui réserve. Voilà bien l’objet du livre : les choix de comportement justes ou lâches des différents protagonistes en réaction aux vicissitudes de mondes régis par des puissants ne servant que trop rarement l’homme et bien plus souvent l’argent ou le pouvoir, et les heureuses ou déplorables conséquences de ces choix….


Cartographie des nuages – David Mitchell, traduit de l’anglais par Manuel Berri
Points, 2013, 714 p.
Première publication en français : Editions de l’Olivier, 2007
Première publication : Cloud Atlas, Hodder and Stoughton, 2004


Challenge concerné

Challenge Pavés 2015/2016 sur Babelio

Le meilleur des mondes – Aldous Huxley

Il devait être écrit quelque part que cet été serait placé sous le signe de la science-fiction. Après La nuit des temps de René Barjavel, je n’ai pas su résister à la phrase tentatrice de mon amie Rita « Et Le meilleur des mondes tu l’as lu ? Si c’est pas le cas tu devrais, il est là sur mon étagère… ». Je n’ai pas eu le cœur de lui laisser prendre la poussière d’avantage.

Voilà un de ses livres qui m’aurait bien fait manquer mon arrêt de tram pour me rendre au travail – critère infaillible pour évaluer mon degré d’immersion dans un bouquin. Dès les premières pages, je m’exclamais presque à voix haute devant les descriptions de l’implacable usine à fabriquer des humains « stables ».

Publié en 1932, ce roman se présente comme une critique du fordisme, du communisme, et peut-être aussi comme une apologie du christianisme. Il décrit ce meilleur des mondes dans lequel l’homme serait débarrassé de toutes ses angoisses, jouissant d’un bonheur immédiatement omniprésent, où chacun est conditionné à vivre heureusement pour les autres. L’absurde atteint son paroxysme pour mieux trouver sa réponse dans l’art et la littérature. Shakespeare y est mis à l’honneur dans sa dimension la plus tragique et Voltaire n’est pas non plus en reste. Aldous Huxley a le génie de nous faire aimer nos angoisses, savourer nos absurdités comme des marques de notre humanité ô combien précieuse.

Suis-je la seule à puiser tant d’énergie dans ce livre ? L’avez-vous lu ? Comment l’avez-vous vécu ?


Le meilleur des mondes – Aldous Huxley, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jules Castier
Pocket, 2011, 319 p.
Première publication : 1932


Challenge concerné
(cliquez sur l’image pour les détails)

La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry – Rachel Joyce

Objectivement, j’ai toutes les raisons du monde de ne pas aimer ce livre.

L’écriture simple – ce qui n’est pas un mal – est chargée de lieux communs. Les personnages sont caricaturaux à l’extrême : un couple de petit vieux plan-plan qui n’ont rien à se dire depuis des années et sombrent doucement mais sûrement dans une léthargie maladive. Des jeunes systématiquement pommés. Des quadragénaires obsédés par le gain, la consommation, etc. Des femmes toujours douces et gentilles, mise à part l’épouse d’Harold, une vraie mégère mais ce n’est pas de sa faute, elle a le cœur brisé.

Le pèlerinage – le titre original est The unlikely pilgrimage of Harold Fry – soudainement entrepris par M. Fry se voudrait non religieux, et pourtant j’ai l’impression de lire un remake d’Immortelle randonnée – que je n’ai pas lu d’ailleurs et qui a été publié après le livre de Rachel Joyce. Tout ça pour dire que mise à part la prière – et encore – tous les éléments d’une marche le long de la route de Compostelle y sont réunis : les doutes, les rencontres, la douleur, l’isolement, le vacarme des grandes villes, le lavement de pied – si-si je me demande même si Jean-Christophe Rufin est allé jusque là dans son récit – la visite d’église et autres sites touristiques, et puis l’arrivée évidemment…

Voilà, j’ai fait ma langue de vipère. Et dire que ce livre est un cadeau, j’ai honte. Pardon Cyve. Pardon et Merci ! 🙂

Parce que si j’ai toutes les raisons objectives de détester ce livre, dans les faits je l’ai dévoré, j’ai avancé avec Harold avec plaisir tout au long des 400 pages de ce roman que j’ai lu en 2 jours à peine – les vacances ça aide. Si l’écriture n’est pas très élaborée, j’ai tout de même eu la surprise de découvrir dès la première page une pelouse « transpercée en son milieu par le séchoir télescopique », qui aura largement contribué à me faire tourner la deuxième page. On alterne phrases attendues et descriptions rocambolesques.

Si les personnages ne sont pas très fouillés, ils n’en sont pas moins hyper attachants, quant au pèlerinage, il reste une jolie leçon de vie qui m’invite toujours et encore à réfléchir à ce que pourrait être la foi pour mes contemporains – et pour moi-même – en ce début 2015. La foi au XXIème est d’ailleurs le sujet du reportage malvenu que doit subir Harold… J’en suis un peu vexée, j’en aurais bien fait un sujet d’étude personnel…

Comme souvent, c’est à partir d’œuvres très simples comme celle-ci que j’en viens à formuler, enfin, des questions qui me sont chères – je vous épargne les réflexions « hautement » philosophiques qui me viennent à l’esprit en regardant la série Once upon a time.

Pour conclure, La lettre qui devait changer le destin d’Harold Fry est un livre drôle, tendre, simple et ça fait du bien dès l’instant où l’on accepte de ne plus trop se prendre au sérieux ;).

Ce livre est chroniqué dans le cadre du Challenge ABC Critiques de Babelio (retrouvez ma liste de livre en cliquant sur le lien).