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Enfant-pluie – Marc Graciano

enfant-pluieUn joli conte initiatique comme je les aime pour une collection « Merveilleux » des éditions Corti qui porte bien son nom. On y suit l’histoire d’Enfant-pluie, né dans une tribu préhistorique, et dont le destin s’avérera rapidement être hors du commun. Celle-qui-sait-les-herbes l’a fait naître au monde une première fois et l’entraîne et l’accompagne dans un voyage hors de sa vallée natale vers …
Rien de plus, rien de moins.
Enfant-pluie raconte son histoire dans un récit linéaire au style presque simple. En quelques phrases j’étais à ses côtés dans l’abri sous roche où vit son peuple, sur la route dans les pas de la vieille chamane, fascinée par les peintures rupestres dont les motifs de Laurent Graciano émaillent les pages du charmant livret bleu que je tiens entre les mains. Je ne l’ai finalement pas refermé avant d’en avoir lu la dernière ligne.

Enfant-pluie se savoure d’une traite avec douceur et délice. A le lire, j’y ai gagné une certaine forme de sérénité. Rien de plus, rien de moins.


Enfant-pluie – Marc Graciano
illustrations de Laurent Graciano
Editions Corti, 2017, 96 p.


 

Shakti – Stefan Platteau

61qgazz1efl-_sx195_Le mois belge s’ouvre aujourd’hui sur les blogs et j’en profite pour mettre à l’honneur le récit d’un auteur belge que j’apprécie tout-bien-comme-il-faut parce qu’il me donne le goût des littératures de l’imaginaire.

Shakti, c’est le deuxième volet d’une trilogie intitulée Les sentiers des astres. Je n’avais pas pris le temps de vous parler ici de Manesh, le premier volume, et pourtant j’avais adoré m’y plonger et (re-)découvrir les joies de la fantasie – comme on dit en français. Pour résumer très succinctement, on y suivait les aventures d’un certain Manesh, demi-dieu laissé pour mort sur une branche à la dérive sur un vaste fleuve qui pourrait être l’Amazone s’il n’était situé dans un grand nord mythologique. Sauvé des eaux par la joyeuse équipe du barde Fintan Calathyn, Manesh les accompagne dorénavant à bord de leur gabarre dans leur quête du Roi-Diseur.

L’histoire suit son court dans Shakti, les matelots ont débarqué et fuit tant bien que mal à travers une forêt enchantée. Lorsque la nuit tombe et que tout s’apaise, l’heure est propice aux récits de vie. La belle et mystérieuse Shakti, à bord de la gabarre depuis les débuts de l’aventure sur ordre du capitaine et accompagnée de sa toute jeune fille, se livre enfin et dévoile à ses auditeurs son adolescence naïve et mouvementée, ses erreurs, son fardeau…

Stefan Platteau fascine d’abord par son style, riche, élaboré, délicieux pour l’esprit ; ensuite par son imagination débordante, sa capacité à mixer les mythologies du monde entier pour recréer un univers qui lui appartient et dans lequel le lecteur se fond volontiers. Manesh invite à l’empathie, Shakti agace par sa jeunesse insolente. La femme fatale, la courtisane que l’on croyait peut-être prostituée redevient petite fille, adolescente écervelée, ou chamane à la sagesse rudement acquise. Stefan Platteau se joue des clichés, trompe les blasés, construit ses personnages étape par étape, leur donne non seulement une vie et des émotions mais surtout une évolution propre à chacun d’eux.

Chaque tome des Sentiers des astres semble être une amorce pour un monde tellement tellement plus étendu qu’il est difficile de croire que tout tiendra en une trilogie – dont les volumes parallèles commencent d’ailleurs à être publiés avant l’heure avec Le dévoreur que je lirai peut-être… mais après !

En refermant Shakti, j’en redemandais encore et maudissait cette tendance liée aux publications de fantasie à pondre des récits en plusieurs volumes, à faire attendre le lecteur, à tout laisser en suspens jusqu’à l’année prochaine ou celle d’après. Je ne devrais jamais commencer un livre sans m’assurer que tous les volumes ne soient déjà sortis ! Je peste et finalement, vous l’aurez compris, j’adore !

Rien de tel que les premières lignes en guise de mise en bouche…

Le dit de Fintan Calathyn – 1

Seizième nuit

Lichen, humus et bois mort.
J’en ai plein le ventre, les chausses et les genoux. Collés à ma peau, incrustés dans mes pores. Écrasés dans mes fibres.
La pluie d’hiver a lessivé la terre. Le tapis forestier sous mes coudes exhale sa pourriture d’écorce et d’aiguilles ; la mousse regorge d’une humidité froide qui se faufile sous ma chemise lorsque je me presse contre elle, en amant appliqué.
Nous rampons.
Moi et mes deux compagnons de raid, nous tortillons des reins pour nous fondre dans les racines du Vyanthryr. Nous nous faisons plus plats que couleuvres ; à force nous finirons par devenir limon.


Les sentiers des astres II : Shakti – Stefan Platteau
Les Moutons électriques, 2016, 345 p.


Notes du ravin – Philippe Jaccottet

234-001-090728163040Je lis parfois un poème comme je lis un roman. Et sans comprendre. J’écoute parfois un poème comme j’écouterais un morceau de musique – si j’en écoutais.

A cinq heure et demie du matin, sorti dans la brume d’avant le jour, j’entends le rossignol, le  ruyseñor espagnol, l’oiseau dont le chant est un ruisseau.

Je regarde parfois un poème comme je regarde un tableau.

A cinq heure et demie du soir, le jour dure. On voit au-dessus du Mont Ventoux la couronne de pétales de rose de ceux que l’Egypte nommait « les justifiés d’Osiris », si belle dans les cheveux ou entre les doigts des morts dans les portraits du Fayoum. On comprend que c’est cette couleur rose, quelquefois aussi posée sur une robe, une étoffe légère, qui, de ces portraits, sans parler des regards, vous émeut le plus. Cette touche de rose ; cet épi rose dans la main des jeunes morts.

Je vis parfois un poème comme je vis une émotion forte.

Le rire d’un enfant comme une grappe de groseille rouge.

Je lis parfois un poème pour saisir l’indicible.

Imagine quelqu’un d’enfermé dans une pièce hermétiquement close, sans issue possible, sans aucune porte ou fenêtre à fracturer, pire qu’une geôle dans un « quartier de haute sécurité » – et qui y découvrirait soudain, invisible jusqu’alors, un fauve, ou un ennemi sans pitié, ou rien qu’une ombre agressive, avançant lentement vers lui. Ce qui est radicalement sans issue, imparable, inéluctable. Tel est le combat, radicalement inégal, de l’agonie. Telle du moins elle était, puisqu’on peut désormais nous l’épargner, ou en atténuer, artificiellement, les morsures.

Je lis parfois un poème pour espérer.

Paroles, à peines paroles
(murmurées par la nuit)
non pas gravées dans la pierre
mais tracées sur des stèles d’air
comme par d’invisibles oiseaux,

paroles non pas pour les morts
(qui l’oserait encore désormais ? )
mais pour le monde et de ce monde.

Je lis parfois un poème pour qu’il parle à ma place.

Une buse monte en lentes spirales dans la lumière dure de l’avant-printemps. On taille le grenadier, dont les épines acérées vous éraflent les mains. Contre toutes les espèces d’absurdités qui, elles, vous feraient vous effondrer sur place.

Je lis souvent sans comprendre jusqu’à ce qu’enfin un vers réponde en écho au poème précédent, et donne à l’ensemble du recueil sa cohérence et sa raison d’être. Il en va ainsi du contact d’une pierre froide dans un vers de Philippe Jaccottet.


Notes du ravin – Philippe Jaccottet
Fata Morgana, 2016, 60 p.
Première publication : 2001


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Homère au royaume des morts a les yeux ouverts – Gérard Macé

9782358730761Je découvre, depuis l’édition 2015 du Printemps des poètes, la poésie contemporaine, avec Joséphine Bacon et Laure Morali d’abord, puis Zbiegnew Herbert ensuite, un peu plus ancien, disparu en 1998. Gérard Macé est un romancier, essayiste, traducteur, poète, photographe – à en croire sa page Wikipédia – qui a beaucoup publié. Je l’ai découvert avec Le dernier des Égyptiens, une biographie romancée de Jean-François Champollion dont je vous reparlerai.

Ce recueil m’a été conseillé par mon libraire favori – celui qui fait toujours mouche lorsqu’il me conseille, celui aussi qui m’a offert la poésie, qui m’a ouverte à la poésie. Le livre en soi, édité au Bruit du Temps est magnifique, le grain des pages et l’épaisse couverture de carton – lamentablement décorée par mes soins d’une tâche de café – contribuent à faire de l’objet un bien précieux qui m’appartient. L’illustration de couverture, un Ciel de Stanislas Bouvier, ne manquera pas non plus d’attirer l’œil du lecteur sensible. Le contenu ensuite se présente en trois parties. La première porte le nom du recueil, elle mêle des motifs de la mythologie grecque revisités avec justesse au goût de notre siècle. Nous servant Homère, Ulysse et Empédocle dépoussiérés, l’auteur invite naturellement à la lecture à voix haute.

Le vivace aujourd’hui,

le vorace autrefois ont laissé des traces de leur combat
au bord du vide, où pousse une fleur bleue
juste à côté des sandales d’Empédocle. Philosophe
au front brûlant, purificateur isolant l’amour
et le poison dont la haine a besoin
pour séparer les éléments,
je pense à toi quand j’ai la fièvre et des visions.

Icare au bord du gouffre, en proie
au vertige au-dessus du volcan, attiré
par un soleil bas qui brûle même en hiver,
ton envol à l’envers me donne encore des frissons.

L’auteur s’attache ensuite au quotidien et aux choses de la vie délaissant les dieux d’antan pour nous proposer Les restes du jour. Il s’inspire tout autant de la Chine ancestrale, de la vie nomade que d’un déjeuner au jardin pour des poèmes légèrement plus courts que les précédents, souvent réduits à quatre ou six vers très imagés, sans titre, et très ancrés dans le matériel pour s’en échapper.

L’énergie du ciel
enfermée dans la montagne.

La montagne sur un socle
est posée sur la table
et se déplace en rêve
pour visiter le lettré chinois.

Enfin La fin des temps, comme toujours questionne la mort pour en tirer la force de vivre. Toujours sans titre, en allongeant à nouveau les poèmes. Les figures mythologiques réapparaissent, l’Histoire fait son entrée avec toutes ses guerres ; l’ivresse, le langage, la nature et la pollution sont réactualisés à leur tour.

Des enfants trisomiques ont joué Shakespeare
au bord de l’océan, mieux que les acteurs
habitués aux planches. Pour eux, être est un tel effort
que venger un père ajoutait à peine au fardeau.
Ne pas être, ils en faisaient chaque jour
l’expérience dans le regard des autres.

Traîner un cadavre en coulisse,
déclamer en dominant le bruit des vagues,
c’était prendre à témoin la nature
que le langage humain peut défier le néant.

Il s’en est fallu de peu que ce recueil fasse partie de mes coups de cœur 2015.


Homère au royaume des morts a les yeux ouverts – Gérard Macé
Le bruit du temps, 2014, 80 p.


 

Challenges concernés

 

Le vieil homme et la mer – Ernest Hemingway

product_9782070623730_244x0En mars dernier, je publiais un billet sur Moby Dick dans le cadre d’une lecture commune avec Aaliz. Les échanges qui en ont résulté m’ont remis en mémoire un autre livre abordant des thématiques similaires, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Je m’étais alors promis de relire ce chef-d’oeuvre oublié de mon enfance – en admettant que je l’ai déjà lu, ce qui n’est pas bien certain. Quelques mois plus tard, j’ai enfin tenu ma promesse.

Pour être tout à fait sincère, mes premiers pas dans ce grand classique ont été assez décevants. J’espérais que le récit me reviendrait rapidement en mémoire dès les premières phrases, mais il m’a semblé que je le découvrais dans sa totalité, comme s’il m’était inconnu. Si je l’ai lu à l’époque, Le vieil homme et la mer ne fait pas partie de ces grands textes qui ont forgé mon enfance au même titre qu’un Moby Dick, Robinson Crusoé ou Notre-Dame-de-Paris. En réalité, il semble que je cherchais Melville dans cette édition pour enfant assez simplement illustrée en noir et blanc, mais il m’a fallu reconnaître que les deux auteurs, Melville et Hemingway, diffèrent considérablement par leur style. La traduction de Jean Dutourd que je tenais entre les mains ne m’a pas emballée outre mesure. Et puis, je me languissais de partir en mer avec ce vieux bonhomme mais il faut bien attendre un tiers du bouquin avant que celui-ci ne se décide à embarquer. Certes, cela correspond à quelques trente pages, il semblerait que j’ai quelque peu manqué de patience…

Trêve, maintenant, de râleries gratuites et intempestives car, une fois dépassé ce lamentable faux départ, nécessaire à la mise en place du récit, et fruit de trop nombreux préjugés et d’attentes déplacées, j’ai enfin pu déguster la richesse de cette aventure, de ces personnages, compatir à mon tour au sort de cet admirable thon géant, lutter au côté du noble vieil homme, tirer sur la ligne, me brûler les yeux au soleil de midi, et j’en passe.

Ce récit est magnifique de noblesse, de respect de l’homme et de la nature, d’amitié profonde, de compassion, de courage, de sens et d’absurde aussi finalement, de valeurs aujourd’hui trop rares à mon goût. J’ai regretté mon impatience pour me laisser gagner par l’humilité de ce Sysiphe au poisson qu’il faut imaginer heureux, et dont personne, mis à part lui-même, quelques hommes partageant la même condition et le lecteur peut-être, ne peut comprendre toute l’intensité de l’intime expérience vécue par ce vieil homme en mer.

Je vous livre les premières lignes :

« Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau qui péchait au milieu du Gulf Stream. En quatre-vingt-quatre jours, il n’avais pas pris un poisson. Les quarante premiers jours, un garçon l’accompagna ; mais au bout de ce temps, les parents du jeune garçon déclarèrent que le vieux était décidément et sans remède salao, ce qui veut dire aussi guignard qu’on peut l’être. On embarqua donc le gamin sur un autre bateau, lequel, en une semaine, ramena trois poissons superbes.

Chaque soir le gamin avait la tristesse de voir le vieux rentrer avec sa barque vide. Il ne manquait pas d’aller à sa rencontre et l’aider à porter ses lignes serrées en spirale, la gaffe, le harpon, ou la voile roulée autour du mât. La voile était rapiécée avec de vieux sacs de farine ; ainsi repliée, elle figurait le drapeau en berne de la défaite. »


Le vieil homme et la mer – Ernest Hemingway
Traduit de l’anglais par Jean Dutourd
Illustrations de Bruno Pilorget
Folio Junior, 2009, 132 p.
Première traduction française 1952
Première publication : The old man and the sea, 8 septembre 1952


Challenge concerné

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Le mur invisible – Marlen Haushofer

Le mur invisible (Die Wand en allemand) est probablement l’un des livres les plus étranges et à la fois l’un des plus marquants que j’ai lu cette année. Ecrit en 1963 par l’écrivaine autrichienne Marlen Haushofer, il a été traduit en français en 1985. Réédité cette année dans la collection « Les Incontournables » d’Actes Sud, c’est sa surprenante couverture verte pomme qui m’a d’abord intriguée. Mon charmant libraire s’est ensuite empressé de me convaincre que ce livre était fait pour moi, et comme toujours il a fait mouche !

Pour résumer rapidement, une femme part en vacances avec un couple d’amis, dans leur chalet de montagne. Un matin, elle se réveille et ses amis ne sont pas rentrés de soirée. Elle marche alors vers le village. A mi-chemin, elle se cogne la tête contre un mur invisible… Le livre nous raconte comment la narratrice, dont on ne connait pas le nom, avance, complètement isolée, avec pour seule compagnie quelques animaux domestiques. Le scenario de base me laissait présager une histoire angoissante, ou un conte à la Robinson Crusoë ; seule contre les éléments, elle doit s’en sortir coûte que coûte. Ce n’est pas le cas. Le livre que nous lisons est le fruit de son journal, qu’elle écrit « pour ne pas perdre la raison ». Il s’en dégage une profonde sérénité. Dans une situation qui inviterait d’avantage à un retour à la vie sauvage, elle reste plus humaine que jamais, sage et responsable. Elle semble ne jamais paniquer. Elle fait ce qui doit être fait. Il se dégage une forme d’espoir assez miraculeuse de cette attente. Pas à pas, on avance avec la narratrice, pour suivre son évolution. Pour autant, ce n’est pas un récit psychologique.

Depuis le Mur invisible, j’ai lu d’autres romans et nouvelles de Marlen Haushofer – La cinquième année, Nous avons tué Stella et Sous un ciel infini – tous très beaux. J’ai retrouvé à chaque fois cette ambiance douce et magnétique qui lui est propre, dans un style simple et sans fioriture. Mais dans aucun autre de ces récits, je n’ai retrouvé cette sérénité, cet espoir latent qui caractérise le Mur invisible. J’ai souvent lu dans les critiques littéraires, qu’il y avait toujours une sorte de fêlure, dans les romans de Marlen Haushofer, qui venait rompre une tranquillité première et enfantine. Toutefois, dans le Mur invisible, j’ai eu le sentiment que cette fêlure était dépassée par la narratrice. Ce dépassement, certain l’ont appelé amour, j’ai eu envie de l’appeler dignité.

Si vous êtes tenté par sa lecture, je serai assez curieuse de savoir ce que vous en retenez 😉

Note ajoutée a posteriori : D’autres avis en ligne : Marie, D. , Lectrice en campagne, Adestine, Sylvie Sagnes, Syannelle.