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Arbre de Diane – Alejandra Pizarnik

125Nouvelle tentative. Nouveau succès. J’adhère toujours aussi facilement à la poésie de Pizarnik. Arbre de Diane est présenté en quatrième de couverture comme un recueil majeur de l’auteur : « […] Alejandra Pizarnik atteint pour la première fois cette intensité qui la rend unique ». Je ne saurais pas comparer Arbre de Diane à Textes d’Ombre ou La dernière innocence. Chaque fois, je suis séduite et l’intensité me semble toujours à son comble.

Un trou dans la nuit
subitement envahi par un ange

On rencontre à nouveau le vent

Un faible vent
plein de visage pliés
que je découpe en forme d’objets à aimer

Mais surtout Arbre de Diane exprime le silence, cet espace suspendu à la lecture d’un poème réussi

Comme un poème qui connait
le silence des choses
tu parles pour ne pas me voir

Je ne saurais m’étendre d’avantage si ce n’est en recopiant tout le recueil.
Une dernière précision : j’admire toujours autant le travail d’Ypsilon…


Arbre de Diane – Alejandra Pizarnik
préface d’Octavio Paz
traduction de l’espagnol (Argentine) et postface par Jacques Ancet
Ypsilon, 2014, 80 p.
Première publication : Arbol de Diana, 1962

La dernière innocence – Alejandra Pizarnik

135Il m’est souvent difficile d’aborder sur ce blog les auteurs qui me touchent le plus, je repousse généralement à l’extrême le moment de vous parler de leur œuvre. Il en va ainsi d’Alejandra Pizarnik dont j’ai plaisir à lire et relire sans cesse les poèmes en esquivant de vous en faire part.

La dernière innocence est son deuxième recueil, publié en 1956 alors qu’elle a 20 ans. L’auteur l’a rapidement considéré comme le premier de tous et l’a toujours fait figurer en première position de sa bibliographie. Il est dédié à Léon Ostrov, son premier psychanalyste avec lequel elle a entretenu une correspondance pendant près d’une décennie. Ces lettres ont été très récemment publiées aux éditions des Busclats, je vous en reparlerai. En conclusion du recueil de poèmes, on trouve des Souvenirs d’Alejandra Pizarnik écrits par L. Ostrov et préalablement publiés en 1983, soit 11 ans après le suicide de sa patiente, et deux lettres de la poétesse à son médecin auquel elle voue une admiration quasi-mystique. Tiré à 900 exemplaires en mars 2015, cette publication des éditions Ypsilon est – tout comme Textes d’Ombre – un petit bijou de livre-objet que j’ai toujours grand plaisir à saisir, à parcourir, à relire et feuilleter sans jamais me lasser.

Si l’altérité était au centre des poèmes de Textes d’Ombre, La dernière innocence se présente d’avantage comme un appel à la vie, malgré tout, contre tout, contre la mort, contre le vent, et pour le vent, pour la vie, pour la mort. C’est de cette ambivalence, entre désir et douleur de vivre, entre angoisse et départ espéré, qu’Alejandra Pizarnik joue pour extérioriser ses terreurs, les dépasser et leur arracher quelques bribes de vie.

Je vous livre deux poèmes.

Origine

Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revient de la nature
et tisse des tourments
Il faut sauver le vent

Seulement

Là je comprends la vérité

elle éclate dans mes désirs

et dans mes détresses
dans mes déceptions
dans mes déséquilibres
dans mes délires

là je comprends la vérité

à présent
chercher la vie


La dernière innocence – Alejandra Pizarnik
traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet
Ypsilon, 2015, 41 p.
Première publication : La ultima inocencia, 1956


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : une œuvre écrite en vers 

La Horde du Contrevent – Alain Damasio

« Chef d’œuvre porté par un bouche-à-oreille rare » et pour cause, mon ami m’en parle comme l’un des livres les plus marquants qu’il ait lu. Je l’ai offert deux fois depuis que je l’ai terminé en décembre dernier. Je me rappelle le moment où j’ai ouvert la première page  :

« A la cinquième salve, l’onde de choc fractura le fémur d’enceinte et le vent sabla cru le village à travers les jointures béantes du granit. Sous mon casque, le son atroce du roc poncé perce, mes dents vibrent – je plie contre Pietro, des aiguilles de quartz crissent sur mon masque de contre. A terre, dans la ruelle qui nous couvre, deux vieillards tardifs qui clouaient un volet ont été criblés ; plus loin au carrefour, je cherche en vain la poignée de mômes qui crânaient front nu en braillant des défis que personne, pas même nous, ne peut à cette puissance, et sous cette viscosité d’air, relever. »

J’espère que je ne vous ai pas perdu. A la lecture de ces premières lignes, sincèrement j’ai eu peur. La Horde du Contrevent ne se lit pas à la légère, j’ai attendu d’être chez moi pour le reprendre avec calme et concentration. A l’heure où je redécouvre ce texte pour vous le transmettre, je dépasse la première vague d’incompréhension, je vois la scène, j’accroche aux syllabes, agressives comme des lames de couteau contre une table en verre, poétiques et musicales. Si je m’écoute, je vous abandonne au milieu de cet article et reprend la marche avec la Horde, physiquement.

Livre OVNI par excellence, il faut du temps pour en intégrer toute la portée. J’attends depuis des semaine de trouver les mots pour vous en parler. J’ai lu La Horde du Contrevent comme on monte sur un ring de boxe. Avec Alain Damasio, la lecture devient une activité physique addictive. Outre la langue, réinventée et perfectionnée à chaque ligne, les vingt-trois membres de la trente-quatrième horde nous sont décrits avec un tel réalisme qu’ils en deviennent humains. A chaque paragraphe, le narrateur – toujours l’un de membres du groupe – change et nous propose un regard différent sur chaque étape du voyage et sur la personnalité complexe et fouillée de chacun de ses compagnons. En plus d’une marche absurde ou sensée – selon les circonstances, le personnage ou la météo – consistant à partir de l’Extrême-Aval pour remonter à pied, nécessairement, jusqu’à l’Extrême-Amont d’un monde ravagé par les vents, Alain Damasio nous propose indirectement une profonde réflexion sur l’Autre – et par conséquent un peu sur soi -, sur le but à atteindre – qu’est-ce que l’Extrême-Amont finalement ? -, il développe toute une science et un alphabet fait de ponctuation autour des vents et de leurs descriptions, il fait preuve d’une maîtrise et d’une capacité à jouer avec la langue française absolument surprenante, il offre au lecteur – à moi en tout cas ! – une métaphore magnifique du combat contre ses propres démons, libre à chacun de les nommer. La Horde du Contrevent est aussi un roman très actuel qui nous amène à réfléchir sur nos sociétés hyper robotisées et numérisées – pour ne pas dire hyper assistées… Il nous rappelle à l’ordre des valeurs fondamentales nécessaires à toute Horde digne de ce nom, et loin des discours pré-établis il souligne toute l’ambiguïté et la difficulté de s’y tenir.

Bref, tout cela fait beaucoup pour un seul livre. Quand je l’ai eu terminé, plusieurs jours de « deuil » m’ont été nécessaires avant de pouvoir apprécier, à nouveau, d’autres lectures qui me semblaient alors bien fades… La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, auteur lyonnais par ailleurs ;), fait glorieusement partie de mes coups de cœur 2014, et je suis convaincue qu’une deuxième lecture ne ferait que mettre en lumière de nouveaux aspects que je n’ai pas perçus. Ce roman hors norme me travaillera au corps encore longtemps…

Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ? A-t-il laissé des traces ?