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Homère au royaume des morts a les yeux ouverts – Gérard Macé

9782358730761Je découvre, depuis l’édition 2015 du Printemps des poètes, la poésie contemporaine, avec Joséphine Bacon et Laure Morali d’abord, puis Zbiegnew Herbert ensuite, un peu plus ancien, disparu en 1998. Gérard Macé est un romancier, essayiste, traducteur, poète, photographe – à en croire sa page Wikipédia – qui a beaucoup publié. Je l’ai découvert avec Le dernier des Égyptiens, une biographie romancée de Jean-François Champollion dont je vous reparlerai.

Ce recueil m’a été conseillé par mon libraire favori – celui qui fait toujours mouche lorsqu’il me conseille, celui aussi qui m’a offert la poésie, qui m’a ouverte à la poésie. Le livre en soi, édité au Bruit du Temps est magnifique, le grain des pages et l’épaisse couverture de carton – lamentablement décorée par mes soins d’une tâche de café – contribuent à faire de l’objet un bien précieux qui m’appartient. L’illustration de couverture, un Ciel de Stanislas Bouvier, ne manquera pas non plus d’attirer l’œil du lecteur sensible. Le contenu ensuite se présente en trois parties. La première porte le nom du recueil, elle mêle des motifs de la mythologie grecque revisités avec justesse au goût de notre siècle. Nous servant Homère, Ulysse et Empédocle dépoussiérés, l’auteur invite naturellement à la lecture à voix haute.

Le vivace aujourd’hui,

le vorace autrefois ont laissé des traces de leur combat
au bord du vide, où pousse une fleur bleue
juste à côté des sandales d’Empédocle. Philosophe
au front brûlant, purificateur isolant l’amour
et le poison dont la haine a besoin
pour séparer les éléments,
je pense à toi quand j’ai la fièvre et des visions.

Icare au bord du gouffre, en proie
au vertige au-dessus du volcan, attiré
par un soleil bas qui brûle même en hiver,
ton envol à l’envers me donne encore des frissons.

L’auteur s’attache ensuite au quotidien et aux choses de la vie délaissant les dieux d’antan pour nous proposer Les restes du jour. Il s’inspire tout autant de la Chine ancestrale, de la vie nomade que d’un déjeuner au jardin pour des poèmes légèrement plus courts que les précédents, souvent réduits à quatre ou six vers très imagés, sans titre, et très ancrés dans le matériel pour s’en échapper.

L’énergie du ciel
enfermée dans la montagne.

La montagne sur un socle
est posée sur la table
et se déplace en rêve
pour visiter le lettré chinois.

Enfin La fin des temps, comme toujours questionne la mort pour en tirer la force de vivre. Toujours sans titre, en allongeant à nouveau les poèmes. Les figures mythologiques réapparaissent, l’Histoire fait son entrée avec toutes ses guerres ; l’ivresse, le langage, la nature et la pollution sont réactualisés à leur tour.

Des enfants trisomiques ont joué Shakespeare
au bord de l’océan, mieux que les acteurs
habitués aux planches. Pour eux, être est un tel effort
que venger un père ajoutait à peine au fardeau.
Ne pas être, ils en faisaient chaque jour
l’expérience dans le regard des autres.

Traîner un cadavre en coulisse,
déclamer en dominant le bruit des vagues,
c’était prendre à témoin la nature
que le langage humain peut défier le néant.

Il s’en est fallu de peu que ce recueil fasse partie de mes coups de cœur 2015.


Homère au royaume des morts a les yeux ouverts – Gérard Macé
Le bruit du temps, 2014, 80 p.


 

Challenges concernés

 

Corde de lumière, Etude de l’objet – Zbiegniew Herbert

Lecteur attentif, passe ton chemin.

Ce billet n’existe que pour rappeler au blogueur de cet espace qu’au printemps 2015 il a voulu lire Zbigniew Herbert. Une lettre d’informations des éditions Le bruit du temps qu’il adore lui annonçait la parution nouvelle du recueil Etude de l’objet. Curieux mais frileux, notre blogueur a préféré emprunter en bibliothèque le premier volume des éditions complètes du poète, plutôt que d’acheter le court volume de poche du recueil souhaité. Grand mal lui en pris – comme très souvent lorsqu’il emprunte de la poésie et tente de tout parcourir d’une traite ! Noyé sous les vers, il s’est enhardi à lire l’ensemble de Corde de lumière, première partie de près de cent cinquante pages en grand format, avant de mettre de côté la seconde au nom pourtant si évocateur Hermès, le chien et l’étoile, et de s’atteler enfin à la lecture de son intention première, Etude de l’objet.

Proposant la version polonaise de chaque poème traduit en français par les bons soins de Brigitte Gautier, l’ensemble ne manquait pourtant ni de charme ni d’intérêt. Cela dit, notre impatient blogueur n’aura pas su se rendre disponible et prendre le temps de savourer chaque strophe. Il ne garde que trop peu de traces de Corde de lumière et des évocations terrifiantes des tranchées et autres sépultures des guerres de ce siècle. L’Etude de l’objet ne lui laisse aucun souvenir, lu bien trop tard, en proie qu’il était à la digestion massive des premiers poèmes de l’auteur. Toutefois conscient que le poète n’est pas en cause et pour ne pas paraître trop égoïste, le blogueur vous suggère ici quelques vers dédiés à La rose noire :

elle apparaît
noire
aux yeux aveuglés
par la chaux

elle effleure l’air
et se fige
diamant
rose noire
dans le chaos des planètes

jouant
du pipeau de l’imagination
fais sortir
les couleurs
de la rose
noire
comme un souvenir
de la ville calcinée

le violet – pour le poison et la cathédrale
le rouge – pour le bifteck et le roi
l’azur – pour l’horloge
le jaune – pour l’os et l’océan
le vert – pour la jeune fille changée en arbre
le blanc – pour le blanc

ô rose noire
dans la rose noire
que caches-tu
parmi les moucherons morts des électrons

Si le lecteur de passage a fuit ce billet, ce qui lui était conseillé, le blogueur, quant à lui, se donne rendez-vous à lui-même dans quelques mois ou années pour une nouvelle rencontre avec Zbigniew Herbert. Il en profite pour saluer les éditions Le bruit du temps, qui en re-publiant en poche et séparément chaque recueil des œuvres complètes offre une seconde chance au lecteur impatient.


Œuvres complètes I : Corde de lumière – Zbiegniew Herbert
traduit du polonais par Brigitte Gautier
Le bruit du temps, 2011, 526 p.
Première publication en polonais : 1956-1961


Challenges concernés 
(cliquez sur les images pour les détails)

Challenge Poésie 2014-2015

  

La fin d’un roman de famille – Péter Nádas

Pour la petite histoire, ce livre-ci était mis à l’honneur sur les étals de L’Esprit Livre – plus précisément sur le petit tabouret en bas à droite de la table du fond, mon endroit fétiche ❤ – je l’ai acheté sur un coup de tête, cela m’arrive parfois avec les éditions Le Bruit du Temps, surtout depuis que j’ai lu Sur Anna Akhmatova de Nadejda Mandelstam. Bref, je m’égare…

Péter Nádas, comme son nom ne l’indique pas, est un auteur hongrois. J’ai cru pendant plusieurs semaines qu’il était argentin – je m’étonne parfois moi-même des étranges associations d’idées qui se forment dans ma caboche – j’ai dû ouvrir le livre au hasard et tomber sur les mots « espion argentin » pour me recréer tout un monde.

Quoiqu’il en soit l’auteur est hongrois, La fin d’un roman de famille est son premier roman, publié initialement en 1977, traduit pour la première fois par Georges Kassai en 1997 pour les éditions Plon et remis ici au goût du jour par Le Bruit du Temps. A travers les yeux d’un enfant, on suit le quotidien de cette vie de famille, les grand-parents, le père absent, les voisin.e.s plus ou moins excentriques. J’ai lu La fin d’un roman de famille comme une succession de souvenirs d’enfance. L’écriture de Péter Nádas est riche et fluide, jouant des répétitions, abandonnant une anecdote pour mieux y revenir au moment opportun, tissant un fil rouge indicible mais certain. Incontestablement, j’ai retrouvé dans cette lecture le plaisir de lire un beau texte. Les dérives verbales du grand-père, auxquelles notre petit garçon – qui ne sera nommé que très tard dans le roman – est particulièrement attentif, sont prétextes à de très nombreuses digressions faisant la richesse du roman, alternant épisodes triviaux et leçons de vie mémorables. En voici un exemple, à propos d’un dentier égaré derrière un radiateur :

Quand il n’avait pas de dent, il parlait comme s’il mastiquait en même temps. « Chacun doit vivre la vie qui lui est donnée. Malheureux sont les impatients. Retiens-le bien ! Mais qu’est-ce que le bonheur ? Qui le sait ? Le bonheur, s’il vous plaît, est semblable à la plus belle femme. Si tu le désires, si tu t’emploies à l’obtenir, il fait la coquette, remue le popotin, mais ne se donne pas. Quand tu veux son âme, il veut donner son corps, et si tu désires son corps, c’est son âme qu’il met à tes pieds. Toujours ce que tu ne veux pas. Parfaitement. Les impatients sont malheureux, car ils veulent toujours quelque chose et obtiennent toujours ce qu’ils ne veulent pas. C’est pourquoi le bonheur est comparable à la plus belle des femmes. (…)»

Quand le grand-père ne partage pas ce qu’il a appris de la vie, il revient sur l’histoire de la famille. Et c’est là que le bât blesse… Le grand-père est obsédé par la question de Dieu, et sur ce point je le lis certainement tout aussi attentivement que son petit-fils l’écoute. Cependant, lorsqu’il reprend toute la généalogie familiale, jusqu’à l’Ancien Testament – heureusement réadapté par ses soins – qu’il reprend toute l’histoire familiale pour identifier lesquels de ces ancêtres étaient juifs, lesquels parmi les convertis au christianisme avait ou non pu maintenir la foi juive dans la lignée, etc. , là, j’ai dû m’accrocher – mais pas capituler ! – et j’avoue avoir hésité à abandonner le livre avant son dernier tiers. Sur un roman de 200 pages, je n’ai pas su apprécier ces « vies parallèles » – pour reprendre le titre d’un autre roman de Péter Nádas. Si j’ai compris le lien, je n’en ai pas moins perdu plus d’une fois le fil de ma lecture – certes, je n’aurais peut-être pas dû le lire dans les transports en commun, certains auteurs nécessitent un minimum de concentration…

Je n’ai pas abandonné. J’ai continué, laissé passer les épisodes bibliques, médiévaux et que-sais-je-encore pour revenir à notre petit homme et à la conclusion du roman… que je ne vous dévoilerai pas, mais qui a largement su me faire oublier mes déceptions de mi-roman !

Pour conclure cet article, Péter Nádas est un auteur à découvrir. Je n’ai pas lu ses autres romans, et j’avoue que je les appréhende un peu : les quelques 1500 pages de ses Vies parallèles risquent de m’être un peu indigestes. Cela dit La fin d’un roman de famille étant son premier roman, les « digressions » de ses autres écrits sont peut-être mieux réussies ou sauront me parler d’avantage. A ce propos, si vous les avez lu, je veux bien lire vos avis et conseils…

Ce livre est chroniqué dans le cadre du Challenge Petite BAC 2015 et du Challenge Tous Risques d’Aaliz – que je remercie d’ailleurs, j’adore ce challenge qui bouscule un peu mes habitudes. 😉

D’autres billets sur Péter Nádas :