Archives du mot-clé Littérature française

La nue – Anne Mulpas

97212555Que j’aime lorsque les bibliothécaires et les libraires mettent en avant des recueils de poésie contemporaine ! J’y trouve souvent de quoi satisfaire mon appétit de nouveauté et de bizarrerie littéraire. A la médiathèque du Bachut, le mois dernier, Anne Mulpas trônait sur une table à proximité d’Alejandra Pizarnik et bien d’autres réjouissances. J’ai embarqué Pizarnik savourant par avance un plaisir que je savais certain et j’ai tenté timidement d’approcher Anne Mulpas. Grand bien m’en fit !

Je lis régulièrement de la poésie mais encore trop peu pour être capable d’apprécier la construction d’un recueil et l’évolution souhaitée par l’auteur ou le compilateur en ordonnant les poèmes dans un sens plutôt qu’un autre. Avec La nue d’Anne Mulpas j’ai pu me surprendre à déceler ce savoir-faire.

La nue n’est pas donnée. Mais progressivement chaque nouveau poème lève le mystère sur cet « autre » ou ce « soi » décrit par l’auteur. Petite boule nichée au creux des reins, La nue se fait successivement désir, douleur féminine, élan créatif, embryon, enthousiasme ou désespoir, hormone femelle. La nue presque animale se fait muse pour la poète-femme dans un recueil extrêmement charnel et charnu, maternel et féminin. Le corps féminin est à l’honneur ici dans toute sa trivialité et dans toute sa corporéité, sans idéal mais non sans douceur et beauté.

Ces quelques vers pour vous donner la tonalité :

Je ne vois n’entend rien de plus
que le gargouillis intolérant des ventres pleins
et le silence des têtes
La nue quel espoir pour quel espoir
te trémousses-tu
dans quelle oreille chatouiller le désir d’être
de n’être plus rien rien de plus aimant

∩∩∩

L’âme à l’étroit
dans son étui crémeux
un escargot
le monde s’essuie les doigts

∩∩∩

La nue
étire le désir
de connaître
le jour
dans sa séparation


La nue – Anne Mulpas
Dumerchez, 2007, 60 p.

Faillir être flingué – Céline Minard

faillir-etre-flingueDans la foulée du Grand jeu et suite à la proposition de lecture commune d’Ingannmic, j’ouvre Faillir être flingué qui m’attend depuis des mois, voire même un peu plus…

Cette deuxième rencontre avec Céline Minard ne s’apparente en rien à la première. Si je devais rapprocher Faillir être flingué d’une autre de mes lectures récentes, je pencherais d’avantage vers Le sillage de l’oubli pour l’ambiance western évidemment, mais aussi pour ses protagonistes nombreux aux personnalités bien trempées et finement développées. Les histoires individuelles s’entrelacent ici les unes dans les autres pour trouver leur cohérence dans le jeu final et je suis bien en peine de vous résumer l’ensemble.

J’ai du mal à exprimer mon ressenti de lecture. Faillir être flingué nécessite une certaine concentration que je n’avais pas ces jours-ci et j’ai le sentiment d’être passé à côté de l’essentiel de la narration. Toutefois, je me suis laissée embarquer plus d’une fois par le récit, les dialogues, le style de l’auteur riche, précis et hyper-visuel. J’aurais volontiers profité de cette fiction confortablement installée dans un fauteuil de cinéma. Les paysages y seraient grandioses à embrasser, le cliquetis des gâchettes accentuerait le suspense, les hordes de chevaux déborderaient l’écran – Valentyne c’est pour toi 😉 – et Sally serait d’autant plus séduisante derrière son comptoir. J’ai ri sincèrement en imaginant ces bourrus cowboys dans leur bain d’eau chaude, j’ai tremblé lorsque la lame froide d’un rasoir a glissé sur ma joue… Je regrette simplement de ne pas avoir eu suffisamment de temps longs et calmes de lecture pour apprécier ce roman à sa juste valeur.


Faillir être flingué – Céline Minard
Editions Payot & Rivages Poche, 2015, 313 p.
Première publication : Editions Payot & Rivages, 2013


 

Je vous écris de l’usine – Jean-Pierre Levaray

libertalia-jevousecrisdelusine-couv_web_rvbUne fois n’est pas coutume, je sors à nouveau de ma routine littéraire avec ce titre de Jean-Pierre Levaray. J’expérimente ce que l’on nomme l’écriture prolétarienne. Je vous écris de l’usine est une compilation de chroniques publiées par l’auteur dans le journal alternatif et indépendant CQFD. Ces récits mensuels de trois à quatre pages rapportent les anecdotes réelles vécues entre 2005 et 2015 par l’auteur, ouvrier syndicaliste CGT, au cours de ses journées à l’usine et lors de ses visites au siège de l’entreprise ou à des collègues ouvriers dans d’autres usines.

Ces chroniques m’ont fait l’effet d’une piqûre de rappel et d’une prise de conscience. Je n’étais pas totalement étrangère aux événements rapportés : délocalisation massive des usines françaises, pression exercée sur les ouvriers, accidents du travail parfois mortels, blagues potaches, petites traîtrises et solidarité, procès AZF, dégâts de l’amiante… J’ai surtout été surprise par la régularité des faits. Chaque mois Jean-Pierre Levaray relate au lecteur un événement nouveau dans un style court, incisif et rythmé. Il réveille la conscience militante du lecteur, lui dévoile certains rouages de l’administration des grandes industries, met en lumière les abus (nombreux !), l’instrumentalisation des personnes toujours, et bien d’autres choses parfois drôles et souvent révoltantes.

En période d’élections présidentielles, cette lecture est plus que bénéfique pour se remémorer, se re-motiver aussi et se rappeler ce que l’on pourrait attendre de nos politiques, prendre conscience des conséquences des choix économiques pris au sommet de la pyramide sociale sur les populations situées à la base de cette même pyramide. Se rappeler aussi que la condition ouvrière existe toujours en France – on en est là ! – qu’elle empire un peu plus chaque année – l’évolution sur 10 ans des chroniques de Jean-Pierre Levaray est criante de vérité – et qu’il est plus que temps de la (re-)prendre en compte politiquement.


Je vous écris de l’usine – Jean-Pierre Levaray
Libertalia, 2016, 368 p.


Le grand jeu – Céline Minard

Je suis désolée de lire tous les avis mitigés sur Babelio à propos de ce livre. Personnellement, j’ai adoré ! J’ai adoré la détermination de cette narratrice qui part s’exiler en haute montagne dans un abri ultramoderne, j’ai adoré ses questionnements, son entêtement à comprendre, à expérimenter, à se surprendre elle-même. J’ai adoré son non-rapport à l’autre, son premier refus des relations humaines, puis son analyse des relations humaines, son rationalisme outrancier. Son renversement de l’absurde surtout, rien de moins que ça, lorsqu’elle accepte le lâcher-prise et ré-intègre toute sa part d’humanité.

Il est difficile d’en dire plus sans trop en dire. Le grand jeu est ma première lecture de l’année et un gros coup de cœur qui pourrait bien donner le ton, dans la vraie vie, de l’année à venir et pourquoi pas des suivantes.

Si vous n’êtes pas philosophe, ce roman devrait également convenir aux amateurs d’alpinisme et de slackline – ouep ! c’est un récit ultramoderne 😉


Le grand jeu – Céline Minard
Rivages, 2016, 190 p.


Challenge concerné

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Galpa – Marcel Cohen

galpaLivre rouge. Allongé. Logo des éditions Chandeigne estampillé en relief sur la couverture. Jusqu’à la texture des pages plus douce que celle de n’importe quel autre livre. Galpa aiguise les sens avant de nourrir l’esprit.

Galpa, c’est une ville d’Inde à l’atmosphère lourde, léthargique, que l’on découvre par les yeux d’un narrateur qui s’y voudrait étranger :

Pierres désenchantées. Pierres vouées aux lentes meurtrissures, comme des femmes oubliées. Il en est de Galpa comme de toutes les villes où nous ne ployons plus l’avenir à notre amour. Les pierres s’arrogent une liberté inquiétante. Elles éloignent d’elles les caresses, les rumeurs, avec une rage croissante à mesure que gagne le silence, et les cris même, quand il arrive qu’un enfant s’égare dans les maisons éteintes, elles les travaillent jusqu’à les rendre méconnaissables.

Galpa c’est aussi une ville où l’on trouve un palais délabré au plafond duquel s’étend une fissure digne de Damoclès :

Comment s’accommoder de la fissure ? Comment ruser avec elle ? C’est là tout mon problème. J’ai beau me dire que je suis étranger à Galpa, que l’Inde même ne m’est qu’un malaise passager, je ne parviens pas à me leurrer tout à fait. Qui peut dire qu’il n’est pas concerné par le travail des saisons, des pluies ? Qui n’a lu, au moins une fois, l’éternité à livre ouvert ?
La fissure est un cri dans le crépuscule. Si nous la quittons elle nous rattrape, si nous la fixons elle nous dévore. Je la ressens comme une angoisse au creux de l’estomac. Cette angoisse est récente. Elle me laisse pantois. Ce n’est pas tant la menace qu’elle laisse planer qui me frappe, mais mon incapacité à résoudre ce problème comme tous les autres.

Galpa, c’est une immense métaphore à lire et relire aussitôt.


Galpa – Marcel Cohen
Chandeigne, 1993, 97 p.
Première publication : Seuil, 1969


 

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Archives du vent – Pierre Cendors

archives-du-vent2bpierre2bcendors2btripodeDeuxième virée avec Pierre Cendors. Avec Archives du vent, le lecteur s’écarte sensiblement de l’introspection à l’honneur dans L’invisible dehors. Les personnages ici sont multiples et tous étroitement liés les uns aux autres par le projet fou et cinématographique d’Egon Storm : réaliser trois films et peut-être quatre à l’aide de la technologie du Movicône qu’il a inventée et les faire diffuser après sa mort par son complice, les uns après les autres, un film tous les cinq ans. Outre ce scénario génial et déstabilisant, l’auteur n’hésite pas à voyager dans le temps et l’espace, égarant le lecteur sur toute la longueur du XXIème siècle de la Suède à l’Ecosse en passant par l’Islande, pour former un ensemble complexe et cohérent largement influencé par la théorie des voyages astraux.

Archives du vent est aussi et surtout une perle de littérature à vous faire corner votre livre à chaque page – aussi bibliophile que vous soyez – tant les aphorismes et citations à vous éveiller un mort sont nombreux et incitent à la méditation ou à la réflexion. De petites vérités assénées discrètement et tout juste bonnes à vous remémorer le but de toute littérature digne de ce nom – ou plus simplement digne de ce que j’aime.

Est solitaire celui qui dit Je avec autorité et croit ce qu’il dit.
Est solitaire celui qui vit en sécurité dans ses pensées. Est solitaire celui qui voit le monde à travers elles et ne voit qu’elles.
Storm, lui, voyait au-delà.

Mon histoire ne peut se raconter sans en exclure mes contemporains, tous ceux qui la liront. Quant aux autres, les invisibles, les morts, les ensevelis : ce sont eux qui l’ont écrite. Leur disparition n’a laissé aucun vide.

Soudain je ne disposais plus d’aucun accès en moi-même. J’étais enfermé à l’extérieur. Prisonnier d’une pensée.
D’une pensée d’autrui.


Archives du vent – Pierre Cendors
Le Tripode, 2015, 320 p.


Challenges concernés

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Histoire d’Awu – Justine Mintsa

l7266Gabon, Gabon… Qu’écrivent-ils là-bas ? La question n’est pas anodine, les écrivains gabonais dont les œuvres parviennent jusqu’en France se font rares et Justine Mintsa est la seule que j’ai trouvé représentée dans les rayons de la bibliothèque municipale.

Les premières lignes témoignent d’un style poétique et soigné où la métaphore est d’emblée mise à l’honneur. En racontant la vie de la discrète Awudabiran, seconde épouse d’Obame Afane, l’auteur nous propose un excellent portrait de femme, et nous initie au rythme et aux rites de la vie quotidienne gabonaise pour le meilleur… et pour le pire.

Un peu sceptique en lisant la quatrième de couverture, je craignais une histoire d’amour trop convenue. Loin s’en faut, si la relation entre Awu et Obame tient effectivement un rôle majeur, elle se mêle intelligemment aux contraintes d’une vie de famille parfois compliquée. Entre rites traditionnels et trivialité quotidienne parfois cruelle, Justine Mintsa réussit à faire émerger l’essentiel d’une vie où le plus beau n’est pas dit et ne se voit pas.

A lire aussi, l’avis d’Hélène, Bibliolingus.


Histoire d’Awu – Justine Mintsa
Gallimard, 2000, 110 p.


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un livre dont le titre comporte un prénom

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