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Mémoires d’une jeune fille rangée – Simone de Beauvoir

9782070355525fsJe remonte la piste « Didier Eribon » et me voilà plongée dans cette étrange autobiographie, bien loin de mes préoccupations premières. Mémoires d’une jeune fille rangée retrace les premières années de la philosophe Simone de Beauvoir de la naissance à sa rencontre avec Jean-Paul Sartre.

Avant toute chose je suis frappée par le rythme, extrêmement régulier, et par le style que je qualifierais de distingué, à l’image de la jeune fille décrite. Je suis entrée dans le récit sans aucun à priori, ignorante de la vie de l’auteur. Je sais par ailleurs que ce livre a marqué nombre de lectrices. Le rapport de Simone de Beauvoir à la littérature et à la philosophie, son indépendance d’esprit dans un cadre social et familial étriqué, ses choix amicaux, ses questionnements sur le mariage et les études, son ennui, interpellent. Cela dit, je n’ai pu me défaire de l’idée tout au long de ma lecture que j’avais sérieusement affaire à des problèmes de petite bourgeoise, certes bien réels mais pour lesquels ils m’étaient bien difficiles de me sentir concernée. Sans cesse, j’ai attendu la révolte, les cris, une réponse au carcan qui s’impose par cette indéniable régularité du rythme, en vain semble-t-il. Quoique les limites soient en permanence repoussées discrètement et presque naturellement, l’explosion ne se produit pas et ma patience est mise à rude épreuve. Je reste sur ma faim, interpellée mais inassouvie.


Mémoires d’une jeune fille rangée – Simone de Beauvoir
Folio, 2008, 473 p.
Première publication : Gallimard, 1958


Challenges concernés

Challenge Multi-défis : un livre dont l’action se déroule dans le passé

Boussole – Mathias Enard

boussoleJ’ai terminé Boussole depuis des mois déjà sans prendre le temps de rédiger ce billet. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir été relancée, par Mina notamment, et à plusieurs reprises.

Pour tout vous avouer, mon impression sur le Goncourt 2015 est plutôt mitigée. Je découvre dans la foulée l’écriture de Mathias Enard et si j’ai apprécié ma lecture, je ne me sens pas pour autant portée par l’envie de lire les autres romans de l’auteur.

Boussole est un livre érudit, je ne vous apprends rien. Les références sur l’orient et l’orientalisme foisonnent. Dans un premier temps, j’ai voulu les noter pour y revenir plus tard mais j’ai vite compris que l’entreprise était totalement vaine. Elles sont beaucoup trop nombreuses, avec une moyenne de cinq références par page… j’ai cru que j’allais m’arrêter de lire pour recopier le livre !

Une bibliographie en fin d’ouvrage n’aurait pas été du luxe : elle aurait sans doute libéré ma lecture de nombreuses prises de notes et m’aurait permis d’approfondir plus aisément les thématiques qui m’intéressent le plus. Par necessité d’avancer dans le roman, j’ai finalemment lâché prise et accepté l’étourdissante érudition de l’auteur pour m’attacher à la narration… Ainsi vint la chute. L’histoire d’amour entre les deux protagonistes m’a totalement laissée de marbre. Le personnage du narrateur m’est apparu fade et sans profondeur ; son grand amour déçu, Sarah, lointaine et idéalisée, m’est restée totalement étrangère.

Si j’ai eu le sentiment d’apprendre avec plaisir des milliers de choses sur l’Orient, quelques mois plus tard pourtant il ne me reste quasiment rien de ma lecture tant chaque accroche historique ou artistique est survolée, à peine amorcée, allusive… Je reste finalement sur ma faim. J’ai presque envie de comparer de manière peut-être un peu douteuse ce roman à une énorme barbe à papa tentante, prometteuse, délicieuse par bouchée… et finalement étouffante de trop de sucre sans pour autant remplir l’estomac.


Boussole – Mathias Enard
Actes Sud, 2015, 378 p.


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 :  un livre qui a gagné un prix littéraire

La condition magique – Hubert Haddad

Voilà bien longtemps que je ne m’étais pas laissée guider par le hasard dans mes choix de lectures : aucun conseil de libraire, d’ami ni même de blogueur. Une simple couverture Zulma en évidence sur une table de la librairie Terre des livres, un format poche, pas même une nouveauté, ni le moindre petit mot pour attirer l’œil. La quatrième de couverture rehaussée de superlatifs et autres adjectifs grandiloquents : richissime, extravagant, himalayens, quête d’absolu, foisonnant, vertigineux…
Des personnages tape-à-l’œil : jeune et fragile étudiante, beau ténébreux endeuillé et incompris, universitaire blasé. Rien n’aurait dû les rassembler mis à part la fantaisie de leur auteur.

Si j’ai, dans un premier temps, accroché au style de l’auteur et aux descriptions des sommets du toit du monde ouvrant le récit, si j’ai été intriguée par les dérives désespérées de Marghrète, j’ai aussi rapidement perdu le fil de ces histoires banales et décousues qui auraient voulu trouver leur sens sur les cimes himalayennes. Entre l’introduction et la conclusion sommitales se déroule un ennuyeux quotidien intellecto-universitaire mêlé d’allusions à Descartes et d’abus sectaires peu crédibles dont je suis finalement restée très distante.

Je garde de ce livre un arrière-goût de traîtrise : j’en attendais beaucoup et l’écriture sophistiquée me faisait miroiter un scenario exigeant et cohérent. J’hésite à tenter l’aventure une seconde fois.

Avez-vous lu et aimé un livre de Hubert Haddad ? Si oui, lequel et pourquoi ?


La condition magique – Hubert Haddad
Zulma, 2014, 281 p.
Première édition : 1997


Les lettres – Hadewijch d’Anvers

Quelle lubie a bien pu m’inciter à commander cette édition suisse des correspondances de Hadewijch d’Anvers, mystique flamande du XIIIème siècle ? Momentanément intriguée par le mouvement des béguines, je souhaitais en savoir plus sur ces femmes célibataires qui, sans former de vœux perpétuels, appartenaient à une communauté religieuse laïque et vivaient pieusement en obéissant à une règle monastique. Occasionnellement condamnées pour « fausse piété » et brûlées vives, l’institution catholique les autorisera quelques décennies plus tard à poursuivre l’exercice de leur foi… (les voies du Seigneur sont impénétrables – et celle de l’Histoire des plus improbables). Plutôt que de m’en tenir à une simple biographie ou autre ouvrage historique, j’entreprends de retourner à la source en lisant les textes de Hadewijch d’Anvers – traduit, le texte, mais si j’avais pu lire le moyen-néerlandais, Dieu seul sait si je n’aurais pas entrepris la V.O. – … et grand mal m’en pris. Il semble que je n’ai rien compris.

Au bas de ces lettres datées de 1220 à 1240 d’apparence douces et naïves, débordantes d’amour et de morale, se nichent les commentaires d’un certain Paul-Marie Bernard qui s’échine à faire comprendre au lecteur que s’il a cru comprendre la phrase, il se méprend totalement sur ses capacités intellectuelles. Si j’ai cru acquérir un recueil de correspondances, je me suis totalement fourvoyée sur l’objet que je tiens entre mes mains, il s’agit bien plutôt d’un commentaire théologique extrêmement ardu des lettres de la gente dame. Chaque lettre est introduite par un court résumé du traducteur et commentateur qui nous informe de ce qu’il faut comprendre de ce qui va suivre. Le procédé est, à dire vrai, assez désagréable. Le vocabulaire utilisé par Hadewijch d’Anvers est pourtant relativement simple et fluide et peut sembler assez général – les idées dispensées ayant peut-être été largement véhiculées et vulgarisées par les huit siècles d’histoire catholique qui les portent jusqu’à nous. Ces lettres m’auraient presque parues belles – quoique un peu ennuyeuses – si les notes de bas de page, souvent plus longues que les lettres, n’en faisaient pas un traité hermétique au commun des mortels.

J’en ressors avec une curiosité non rassasiée sur les béguines, et un écœurement notoire qui ne m’incite pas à creuser la question… et pourtant, quelque chose me dit que ces femmes avaient beaucoup à transmettre.


Les lettres : la perle de l’école rhéno-flamande – Hadewijch d’Anvers
traduites et présentées par Paul-Marie Bernard
Editions du Sarment, 2002


La clôture des merveilles – Lorette Nobécourt

Je prends mes lectures dans le désordre. Après avoir chroniqué Alexis Jenni, je continue dans l’ambiance religieuse avec La clôture des merveilles.

J’ai découvert ce court roman juste après ma lecture de Moby Dick. Suite à plusieurs lectures infructueuses, Lorette Nobécourt semblait être la seule capable de capter mon attention plus de cinq minutes. Le style littéraire n’a pourtant strictement rien à voir avec celui de Melville – quel auteur pourrait-il s’en vanter ? – mais il me permet de sortir de mon « deuil littéraire post-chef-d’oeuvre » – ce qui est énorme ! Simple et fluide, l’écriture introspective de Lorette Nobécourt est parfaitement adaptée à cette vie romancée de H., celle dont on se souviendra sous le nom de Hildegarde de Bingen. De simple moniale, cette dernière deviendra l’une des âmes les plus influentes des siècles suivants. Insoumise et obstinée, elle fondera deux abbayes, s’adonnera à la littérature et restera dans nos mémoires comme l’une des plus grandes mystiques de la chrétienté.

Dans La clôture des merveilles, Lorette Nobécourt ne s’attache pas tant au récit historique et biographique de Hildegarde – bien qu’il soit très présent tout au long du roman – mais bien d’avantage à l’évolution spirituelle, aux émotions, voire aux relations quasi-amoureuses tant elles sont profondes, de H., simple nonne, femme. L’auteur en profite pour saupoudrer son propos d’écrits poétiques et des apports spirituels de sa protagoniste sur la notion de viridité notammenténergie intérieure perpétuellement renouvelée grâce à l’intervention de l’Esprit et comparable à celle qui fait croître les plantes.

Pour ma part, si le personnage de Hildegarde de Bingen m’interpelle, c’est bien l’écriture de l’auteur qui me séduit d’avantage ici. Je découvre Lorette Nobécourt avec La clôture des merveilles et je ne compte pas en rester là. J’espère revenir vers vous très prochainement pour vous parler d’un autre de ses romans, Patagonie intérieure.

Pour ceux d’entre vous qui souhaiteraient explorer l’écriture introspective, sachez que Lorette Nobécourt organise régulièrement des ateliers dans la Drôme – ambiance paradisiaque garantie !
Vous trouverez des précisions sur son site : http://lorettenobecourt.com/

Challenge concerné
(cliquez sur l’image pour les détails)

Le Feu sacré – Régis Debray

Voilà un essai que je voulais lire depuis bien longtemps, depuis la lecture de La jeunesse du sacré du même auteur précisément. La Sainte Ignorance aura été le prétexte pour rebondir et creuser encore cette notion de sacré qui me questionne toujours autant. Avec Régis Debray, j’aborde le sujet sous l’angle de la philosophie, discipline qui m’est totalement étrangère et difficile d’accès.

Le Feu sacré : fonctions du religieux est divisé en cinq parties. Les quatre premières correspondent à quatre fonctions du religieux : Fraternités, Hostilités, Identités et Unités ; la dernière, Actualités, fait le point sur la place du sacré dans nos sociétés contemporaines.

Pour tout avouer, j’ai eu beaucoup de mal avec cet essai, d’abord avec le style de l’auteur : soutenu comme le veut l’écriture universitaire, le discours est parcouru de phrases humoristiques probablement au goût des érudits ; mais à tenter de saisir les blagues, j’en ai pour ma part, le plus souvent, perdu le fil du raisonnement. Il en résulte une lecture extrêmement frustrante – voire, si j’osais, horripilante. Rien de tel qu’un sujet intéressant mais insaisissable. La faute en est essentiellement à ma maigre capacité de concentration, j’en conviens.

Si ma lecture en dilettante ne me permet pas de vous en faire un résumé présentable, je me rend compte, les jours passant, que les idées soulevées continuent de me questionner. En particulier, la deuxième partie sur les hostilités : rien de tel qu’une guerre pour rassembler un peuple. Pourquoi est-il plus facile de s’unir pour tuer que pour aimer ? Question naïve j’en conviens…et sans réponse. Dans « Fraternités », Régis Debray débute son chapitre en distinguant les parcours spirituels à caractère personnel du religieux à vocation collective. Une définition évidente pour certains mais essentielle pour moi. Ainsi, je retiens de ce livre des bribes d’informations qui me reviennent quand je m’y attend le moins en faisant écho à d’autres choses ; mais globalement, malheureusement, j’ai trop souvent décroché du texte.

Pour tenter de poursuivre certaines idées, j’ai continué mes lectures par Les Barrages de sable, un roman de Jean-Yves Jouannais, où l’auteur s’interroge sur cette tendance naturelle que nous avons tous, en bord de mer, de vouloir construire des fortifications contre la marée montante. Indirectement, les questionnements sur la guerre ressurgissent. Plus scolairement, je prévois de lire La violence et le sacré de René Girard, cité à la fois par J.-Y. Jouannais et Régis Debray chacun à leur manière, en espérant y trouver des réponses plus explicites.

Un petit extrait riche en couleur de la p. 426 de ma version de poche, caractéristique du style de l’auteur et de certaines idées développées tout au long de l’essai :

« Et que vaut-il mieux, se disputer, voire s’entraider dans Babel, ou rôder dans un no man’s land apaisé ?
C’est ici qu’on se prend à rêver d’un œcuménisme qui ne serait pas un concordisme, visant non à délayer mais à préciser les profils spirituels. A mieux identifier les différences plutôt qu’à les effacer. D’un dialogue interreligieux qui, au lieu de produire de l’eau de rose avec des liqueurs fortes, via la théologie la plus faible, mettrait en valeur, ce que les autres théologies ont de fort et d’irréductible. Ce genre de rencontre aurait moins besoin de facilitateurs souriants que de traducteurs exigeants, à l’image des juifs de Tolède, et des Arabes d’Andalousie. L’Esprit-Saint est-il condamné à prendre l’autoroute ? »

Challenges concernés

Challenge ABC Critiques 2014/2015

      

La Sainte Ignorance – Olivier Roy

c_la-sainte-ignorance_6740Le 11 septembre 2001, j’étais lycéenne et assistais à un cours de français. En sortant de la salle pour me rendre à l’internat, j’ai croisé l’une de mes compagnes de dortoir qui m’a dit : « t’as vu les infos ? ». Ce soir là, la salle de télévision de l’internat était pleine.

Le mercredi 7 janvier 2015, au matin, dans le tram qui m’amenait au travail, j’ouvrais les premières pages de La Sainte Ignorance : le temps de la religion sans culture d’Olivier Roy, sans me douter un seul instant de l’étrange écho que j’allais rencontrer, dans les heures qui suivaient, entre cette lecture et l’actualité.

Publié en 2008, cette analyse d’Olivier Roy, chercheur et politologue au CNRS, spécialiste de l’islam, a pour vocation d’étudier les relations entre religion et culture. Si les deux ont été intrinsèquement liées au cours du temps, elles ont aujourd’hui une forte tendance à se dissocier complètement au gré de la mondialisation et de la laïcisation. Loin d’entraîner une disparition du religieux, ce processus engendre une autonomisation des religions de plus en plus déconnectées de la culture ambiante.
Dans son essai, Olivier Roy expose et développe sa théorie, en réfutant explicitement les propos d’un certain Samuel Huntington, concernant le choc des civilisations :

« Les conversions sont une clé pour comprendre ce qui se passe, mais leur inéluctable banalisation sera aussi le signe que les religions désormais vivent leur vie au-delà des cultures, et que le fameux clash/dialogue des civilisations, qui supposent un lien permanent et réciproque entre culture et religieux, est un fantasme improductif. »

Illustrant son discours d’une multitude d’exemples choisis dans toutes les religions, et finalement très peu dans l’islam – mais le lecteur pourra faire lui-même le parallèle s’il le souhaite, ou pas – , il met en exergue une infinité de situations toutes très différentes les unes des autres : opposition, syncrétisme, ancrage territorial ou au contraire export d’un concept religieux dans une autre société, appropriation ou non de ce concept, sa transformation, son évolution jusqu’à la perte même de l’idée initiale – il cite l’exemple des églises protestantes dans les communautés noires américaines qui n’accueillent pas, dans un premier temps, les blancs, alors que l’un des objectifs du christianisme est paradoxalement l’universalisme. Toute l’ambiguïté de la culture juive et de la religion juive est également observée au microscope, et sans jugement subjectif évidemment. Pour mener à bien son étude, il s’appuie sur cinq types de relations possibles et appliquées différemment selon les contextes :

  • la déculturation : consistant à éradiquer le paganisme
  • l’acculturation : consistant à adapter une religion à la culture dominante
  • l’inculturation : consistant à installer une religion dans une culture donnée
  • l’exculturation : le processus selon lequel on acquiert sa propre culture

« Il s’agit plutôt, à partir d’un certain nombre de cas, de voir comment les relations entre religion et culture se recomposent aujourd’hui et ce que cela veut dire pour notre compréhension du phénomène religieux. »

Olivier Roy pointe finalement le danger de la montée des fondamentalismes de tout bord provoquée notamment par cette méconnaissance du fait religieux de plus en plus flagrante dans nos sociétés contemporaines, et par ce repli du religieux dans une bulle sacrée déconnectée de toute nuance nécessaire et propre à la condition humaine :

« Interdire l’usage ironique, voire blasphématoire, d’un paradigme religieux, revient à l’exclure du champs de la culture pour le situer dans le seul champs du sacré. Il est alors le bien de la seule communauté des croyants, qui demande à être reconnue comme telle. Ce n’est plus la culture qui fonde l’identité, c’est la seule foi. »

Cette dernière phrase résonne étrangement et tristement aujourd’hui. A juste titre, Olivier Roy a pu s’exprimer dans de nombreux médias ces dernières semaines. J’ai pu le relire notamment dans Le 1 hebdo du 21 janvier 2015 où il synthétise rapidement ces idées quant à cette notion de Sainte Ignorance.

Pour conclure, je tiens à préciser que cet essai est accessible à tout curieux initié ou non à ces question, les concepts utilisés sont présentés en introduction ou début de chapitre, ce qui est un avantage non négligeable. La Sainte Ignorance : le temps des religions sans culture est, à mon sens, un essai très fin et nuancé, bien pensé, extrêmement riche par le nombre d’exemples proposés, et nécessaire à toute bonne réflexion sur la place accordée à la religion dans la culture d’aujourd’hui.