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Nos mémoires apprivoisées – Valérie Cohen

51e8jx7gohl-_sx195_Le mois belge bat toujours son plein et je suis dans les temps pour vous parler de ce titre de Valérie Cohen, offert par Cyve il y a plus d’un an maintenant… Visiblement, elle s’acharne, elle aussi, pour faire circuler la culture belge au-delà de ses frontières ! 😉

Nos mémoires apprivoisées est le récit d’une rencontre improbable et fructueuse entre un vieux grincheux solitaire, sa journaliste de fille Claire, et la mystérieuse Audrey fraîchement sacrée miss Sans Domicile Fixe quelques mois après sa fuite du foyer familial. Adepte fervente des Témoins de Jéhovah, la mère de la jeune fille en a oublié le bien-être de ses enfants et leur a fait subir le pire. Le défi de rendre cohérent un tel micmac romanesque était extrêmement risqué, me semblait-il, il est pourtant savamment relevé ! Valérie Cohen sait manifestement allier le style et la construction littéraire pour permettre au lecteur d’effeuiller progressivement les carapaces bien accrochées de ses tendres personnages aux vies bousculées.

A son rythme, avec ses hésitations, ses blocages et ses élans de confiance, la rencontre se crée entre les protagonistes et prend tout son sens à l’échelle des destins individuels puis de la grande histoire en abordant le sujet sensible de la Shoah. L’ensemble, relativement scolaire, échappe toutefois aux jugements trop manichéens.

Une belle découverte en territoires belge et niçois !


Nos mémoires apprivoisées – Valérie Cohen
Editions Luce Wilquin, 2012, 190 p.


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un livre reçu pour un anniversaire

La fin d’un roman de famille – Péter Nádas

Pour la petite histoire, ce livre-ci était mis à l’honneur sur les étals de L’Esprit Livre – plus précisément sur le petit tabouret en bas à droite de la table du fond, mon endroit fétiche ❤ – je l’ai acheté sur un coup de tête, cela m’arrive parfois avec les éditions Le Bruit du Temps, surtout depuis que j’ai lu Sur Anna Akhmatova de Nadejda Mandelstam. Bref, je m’égare…

Péter Nádas, comme son nom ne l’indique pas, est un auteur hongrois. J’ai cru pendant plusieurs semaines qu’il était argentin – je m’étonne parfois moi-même des étranges associations d’idées qui se forment dans ma caboche – j’ai dû ouvrir le livre au hasard et tomber sur les mots « espion argentin » pour me recréer tout un monde.

Quoiqu’il en soit l’auteur est hongrois, La fin d’un roman de famille est son premier roman, publié initialement en 1977, traduit pour la première fois par Georges Kassai en 1997 pour les éditions Plon et remis ici au goût du jour par Le Bruit du Temps. A travers les yeux d’un enfant, on suit le quotidien de cette vie de famille, les grand-parents, le père absent, les voisin.e.s plus ou moins excentriques. J’ai lu La fin d’un roman de famille comme une succession de souvenirs d’enfance. L’écriture de Péter Nádas est riche et fluide, jouant des répétitions, abandonnant une anecdote pour mieux y revenir au moment opportun, tissant un fil rouge indicible mais certain. Incontestablement, j’ai retrouvé dans cette lecture le plaisir de lire un beau texte. Les dérives verbales du grand-père, auxquelles notre petit garçon – qui ne sera nommé que très tard dans le roman – est particulièrement attentif, sont prétextes à de très nombreuses digressions faisant la richesse du roman, alternant épisodes triviaux et leçons de vie mémorables. En voici un exemple, à propos d’un dentier égaré derrière un radiateur :

Quand il n’avait pas de dent, il parlait comme s’il mastiquait en même temps. « Chacun doit vivre la vie qui lui est donnée. Malheureux sont les impatients. Retiens-le bien ! Mais qu’est-ce que le bonheur ? Qui le sait ? Le bonheur, s’il vous plaît, est semblable à la plus belle femme. Si tu le désires, si tu t’emploies à l’obtenir, il fait la coquette, remue le popotin, mais ne se donne pas. Quand tu veux son âme, il veut donner son corps, et si tu désires son corps, c’est son âme qu’il met à tes pieds. Toujours ce que tu ne veux pas. Parfaitement. Les impatients sont malheureux, car ils veulent toujours quelque chose et obtiennent toujours ce qu’ils ne veulent pas. C’est pourquoi le bonheur est comparable à la plus belle des femmes. (…)»

Quand le grand-père ne partage pas ce qu’il a appris de la vie, il revient sur l’histoire de la famille. Et c’est là que le bât blesse… Le grand-père est obsédé par la question de Dieu, et sur ce point je le lis certainement tout aussi attentivement que son petit-fils l’écoute. Cependant, lorsqu’il reprend toute la généalogie familiale, jusqu’à l’Ancien Testament – heureusement réadapté par ses soins – qu’il reprend toute l’histoire familiale pour identifier lesquels de ces ancêtres étaient juifs, lesquels parmi les convertis au christianisme avait ou non pu maintenir la foi juive dans la lignée, etc. , là, j’ai dû m’accrocher – mais pas capituler ! – et j’avoue avoir hésité à abandonner le livre avant son dernier tiers. Sur un roman de 200 pages, je n’ai pas su apprécier ces « vies parallèles » – pour reprendre le titre d’un autre roman de Péter Nádas. Si j’ai compris le lien, je n’en ai pas moins perdu plus d’une fois le fil de ma lecture – certes, je n’aurais peut-être pas dû le lire dans les transports en commun, certains auteurs nécessitent un minimum de concentration…

Je n’ai pas abandonné. J’ai continué, laissé passer les épisodes bibliques, médiévaux et que-sais-je-encore pour revenir à notre petit homme et à la conclusion du roman… que je ne vous dévoilerai pas, mais qui a largement su me faire oublier mes déceptions de mi-roman !

Pour conclure cet article, Péter Nádas est un auteur à découvrir. Je n’ai pas lu ses autres romans, et j’avoue que je les appréhende un peu : les quelques 1500 pages de ses Vies parallèles risquent de m’être un peu indigestes. Cela dit La fin d’un roman de famille étant son premier roman, les « digressions » de ses autres écrits sont peut-être mieux réussies ou sauront me parler d’avantage. A ce propos, si vous les avez lu, je veux bien lire vos avis et conseils…

Ce livre est chroniqué dans le cadre du Challenge Petite BAC 2015 et du Challenge Tous Risques d’Aaliz – que je remercie d’ailleurs, j’adore ce challenge qui bouscule un peu mes habitudes. 😉

D’autres billets sur Péter Nádas :

Dieu, une enquête – D. Albera et K. Berthelot (dir.)

Cette synthèse de plus de 1000 pages a pour titre complet Dieu, une enquête : judaïsme, christianisme, islam : ce qui les distingue, ce qui les rapproche. Dirigée par Dionigi Albera, anthropologue au CNRS, et Katell Berthelot, historienne des idées également au CNRS, elle a été rédigé par pas moins de 18 contributeurs de France, d’Allemagne, de Norvège et d’Italie, tous experts dans leurs disciplines (sociologie, histoire, anthropologie, théologie, philologie, islamologie, études juives, etc.) et membres de grands instituts de recherche européens.

Le but avoué de cet ouvrage est mentionné dès les premières pages :

« Développer une réflexion de type universitaire mais accessible aux non-initiés, critique et non confessionnelle, sur ce que ces trois religions partagent et sur ce qui les différencie, voire les oppose. »

Il se divise en quatre parties foisonnantes d’informations :

  1. « La révélation » : a pour objet les textes fondateurs des trois monothéismes et revient sur l’histoire de leurs rédactions respectives et les questionnements qui en découlent. Le rapport des croyants à ces textes y est également abordé, ainsi que le rapport à la loi très différent selon chaque confession. Cette partie traite aussi de la constitution et du maintien au cours de l’histoire des différentes communautés, prosélytes ou pas, disposant ou non d’appuis politiques, etc.
  2. « Quel Dieu pour quelle humanité ? » : cette seconde partie retrace l’histoire du passage du polythéisme dominant au monothéisme. La question de l’unicité de Dieu est comprise différemment selon que l’on est musulman, chrétien ou juif. Elle aborde également les différents rites rythmant la vie d’un homme : naissance, baptême, mariage, rituel mortuaire, etc. Ces rites sont nombreux et variables, et témoignent d’une vision de l’humanité propre à chaque monothéisme. La femme n’est pas oubliée puisqu’un chapitre entier lui est dédié.
  3. « Quand croire, c’est agir » fait le point sur les pratiques des croyants, notamment alimentaires, le rapport à la prière, aux saints, et en général à la manière avec laquelle l’individu s’approprie sa religion.
  4. « Le rapport au monde », la dernière partie, est l’une des plus intéressantes à mes yeux puisqu’elle aborde l’inter-religieux, le rapport à l’autre, le semblable mais aussi l’étranger. Elle questionne aussi le rapport à l’espace, la terre sainte, et le rapport au temps et à l’éternité.

Étant donné l’amplitude des sujets traités, cette synthèse fait preuve d’une incroyable cohérence. Chaque chapitre reprend les fondamentaux de la thématique envisagée et les développent jusqu’à exposer des exemples extrêmement pointus, sur les pratiques alimentaires notamment. L’ensemble est extrêmement dense. J’ai fait le choix de lire cette synthèse du début jusqu’à la fin, au risque d’être noyée sous la masse d’informations… et c’est un peu ce qui s’est produit.

Toutefois, cette lecture m’a permis d’acquérir une vision d’ensemble des trois monothéismes sans risquer la caricature. Elle met en évidence la complexité et la multitude de nuances possibles entre les religions mais aussi au sein d’un même courant. Surtout j’ai pu constater à quel point rien n’est figé. Les religions évoluent considérablement au cours du temps, et s’influencent réciproquement en permanence et depuis toujours.

Petit plaisir personnel, j’ai eu la surprise aussi de découvrir que certains chapitres lus avec beaucoup d’attention et d’intérêt avait finalement été écrits par des professeurs que j’ai croisé sur les bancs de l’université il y a quelques années.

Cet ouvrage m’aide à prendre conscience de ce qui m’intéresse le plus sur ces questions religieuses. A priori, je prête plus d’attention à la sociologie qu’à l’histoire, aux individus qu’au masse, et à la manière dont l’individu s’approprie sa religion (ou celle du voisin) qu’aux rites et autres dogmes établis par une entité supérieure, qu’elle soit divine ou institutionnelle. Dieu, une enquête constitue une référence récente à destination des universitaires de tout bord, permettant de faire le point sur telle ou telle question religieuse et offrant de nombreuses pistes bibliographiques pour approfondir d’avantage le sujet souhaité.

Après une telle lecture, je vais faire une pause de quelques semaines sur les sciences religieuses, et je m’y remettrai le moment venu, avec une vision , je l’espère, plus large et à la fois plus précise sur ces thématiques.

Je conseille cette lecture à tous les passionnés des religions, habitués aux écrits universitaires, et surtout persévérants dans leurs lectures ; ainsi qu’aux étudiants et chercheurs, pas nécessairement spécialistes des religions, dont les recherches abordent indirectement les questions religieuses.

Pour les curieux qui souhaiteraient une lecture plus abordable, voici ma référence fétiche en la matière : Religions : les mots pour en parler de François Bœspflug, Thierry Legrand et Anne-Laure Zwilling.