Archives du mot-clé Littérature allemande

Le cavalier suédois – Leo Perutz

41rqk6p8zrl-_sx331_bo1204203200_Direction la République Tchèque à la suite de Sandrine pour le challenge Lire le monde. Je n’en suis pourtant pas à ma première lecture tchèque (ou austro-hongroise) – Franz Kafka et Bohumil Hrabal font partie des auteurs qui m’impressionnent – je n’en suis pas non plus à ma première rencontre avec Leo Perutz. J’ai lu il y a déjà quelques années La nuit sous le pont de pierre. Je me souviens avoir aimé et je suis pourtant absolument incapable de me remémorer l’histoire. Pour être sincère Le cavalier suédois me fait un peu le même effet. Je n’ai aucune mauvaise critique objective, le style est brillant, la narration bien construite, riche en rebondissements variés, en personnages hauts en couleurs, en valeurs humaines et fourberies de tout genre… Et pourtant, je me suis globalement sentie très peu concernée. J’ai tout de même accroché au récit sur les derniers chapitres – mes élans de midinette ont été rassasiés par les dilemmes amoureux de notre pseudo-Tornefeld sans doute. J’ai véritablement adoré la chute qui m’a volontiers incitée à revenir au prologue, une deuxième lecture aurait sans doute été bénéfique – si j’avais été adepte des relectures.  Je m’emballe en écrivant ce billet et me sens incapable de justifier cette dispersion constante qui m’a poursuivie pendant les trois premiers quart de ma lecture… Le contexte, la fatigue, les transports, l’effet post-Bojangles aussi, que sais-je ?

Pour les curieux, l’incipit du roman est ici.


Le cavalier suédois – Leo Perutz
Libretto, 2011, 214 p.

Traduit de l’allemand par Martine Keyser
Première traduction française : Phébus, 1987
Première publication : Der schwedische Reiter, Paul Zsolnay Verlag, Wien, 1936


Challenges concernés

Challenge Multi-Défis 2016 un roman d’aventures

 

 

 

Le Château – Franz Kafka

Voilà bien des mois que Le château siégeait au sommet d’une pile de livres à lire gigantesque et vacillante. Encore une fois, le challenge ABC Critiques est l’occasion de le remettre à portée de main.

L’histoire débute lorsque un arpenteur – que l’on qualifierait de nos jours de topographe ou de géomètre – nommé ici simplement K. – à l’image d’un certain Joseph K., personnage principal du Procès – débarque au « village », tard, un soir d’hiver. Il choisit de passer la nuit dans une auberge et d’attendre le lendemain pour se rendre au château où il a rendez-vous, croit-il, pour sa prise de fonction. Débute alors pour lui un enchainement d’évènements tous plus absurdes les uns que les autres.

Avec ce roman inachevé, publié en 1926 à titre posthume par le philosophe Max Brod, proche de l’auteur, je me retrouve à nouveau plongée dans ces ambiances typiques de Kafka. Absurdité, vacuité de l’existence, répétitions incessantes et infernales de faits similaires, acharnement vain, tentative échouée de rébellion, renoncement parfois, paranoïa aussi : tel est le lot de l’arpenteur.

Les quelques cinq cents pages du roman ne relatent finalement que quelques jours de l’existence de K. Cette contraction du temps, loin de l’accélérer, au contraire, semble le ralentir à l’extrême. En quelques heures des processus qui s’étaleraient sur plusieurs années dans une vie « normale » sont acquis et intégrés par les personnages comme des faits établis : les fiançailles de l’arpenteur en sont l’exemple le plus frappant.

Ce roman propose plusieurs niveaux de lecture et je ne sais pas toujours où me situer. Les personnages semblent tour à tour prisonniers d’eux-mêmes et de leurs propres pensées, incapables ou si peu de communiquer réellement et sincèrement entre eux, ou soumis à une autorité supérieure et indéfinie, celle du château. Pourtant, paradoxalement, si le château est au centre du roman et influence tous les faits et gestes des villageois, jamais la relation n’est véritablement établie avec lui ou ses employés. Masse imposante et informe, à qui ou à quoi puis-je identifier ce château ? A mon propre esprit auto-censuré ? Au « système », à la société ou à toute forme d’autorité politique extérieure à moi et qui viendrait contraindre mes choix ? La question du choix est centrale : absence de choix ou mauvais choix sont fréquents dans la vie des différents personnages. Y-a-t-il seulement un bon choix possible ?

De manière récurrente, je me suis demandée pourquoi l’arpenteur ne quittait pas les lieux tout simplement. Pourquoi ne continue-t-il pas sa route vers d’autres contrées plus heureuses ? Plusieurs réponses sont apportées, l’arpenteur se justifie de rester pour sa fiancée, pour l’emploi qui lui est promis, mais aucune ne me convainc réellement, contribuant à renforcer ce sentiment de réflexions en vase clos et de barrières imposées par une autorité créée de toutes pièces par ceux qui la subissent.

Je pourrais continuer longtemps cette liste de questions. Une fois de plus, Kafka décrit à merveille l’absurdité de notre condition humaine sans jamais la résoudre. Il met en évidence les constructions mentales erronées de l’individu retranché sur lui-même. Il démontre la vacuité de ses sursauts de rébellion voués à l’échec en vue d’accéder à un idéal abstrait et sans doute inexistant. Il me laisse avec mes interrogations et m’invite, vainement sans doute, à le lire et le relire encore, à travers son journal, ses correspondances, romans et nouvelles, en quête d’une réponse intime qu’il ne m’offrira pas. Car c’est bien à moi, et au lecteur intimement, que Kafka s’adresse avec toute l’implacable et froide distance dont il sait faire preuve.

Les sonnets à Orphée – Rainer Maria Rilke

Traduit par J.-F Angelloz

Ces sonnets ont été écrits au début de l’année 1922. Inspiré par la mort tragique de la jeune danseuse Véra Oukama-Knoop, Rilke couche sur papier les 26 premiers sonnets à Orphée qu’il envoie à la mère de Véra. C’est à cette même période qu’il achève les Elégies de Duino. Après quoi, il rédige 29 autres sonnets formant aujourd’hui la deuxième partie du recueil.

Critiquer un poète tel que Rilke me semble extrêmement compliqué, voire complètement absurde sachant que je ne lis pas l’allemand. Pour cette chronique, je choisis donc l’esquive et prends le parti de comparer deux traductions : celle de J.-F. Angelloz chez Flammarion, et celle de Roger Lewinter republiée récemment aux Éditions Héros-Limite.

Les deux ouvrages ne se ressemblent pas dans leur forme même. Le premier, de la taille d’un livre de poche, dont la couverture est illustrée avec le tableau de Pablo Picasso Acrobate et jeune Arlequin, comprend à la fois une traduction des deux parties des Sonnets à Orphée, mais également celle des Elégies de Duino, accompagnés d’une préface et de notes particulièrement développées. Le second, beaucoup plus fin, arbore une couverture plus discrète mais non moins raffinée, des feuillages en filigrane verts sur fond vert. Le livre n’est pas encore ouvert que le ton est donné : le texte avant tout. Et pour cause, seuls les 26 premiers sonnets écrits à l’annonce de la mort de Véra sont traduits ici, aucune préface, aucune note. Chaque recto de page présente un poème, une simple numérotation vient combler les pages blanches en regard. Ici, on ne parle pas de traduction, mais de « restitution métrique ».

Concernant le contenu, la traduction de J.-F. Angelloz et la restitution de R. Lewinter sont très différentes. Si celle de J.-F. Angelloz est très fluide, très « française », celle de R. Lewinter accroche d’avantage le regard et perturbe le lecteur. Elle nécessite d’avantage d’attention à la lecture, il faut reconstruire le sens des phrases qui n’est plus donné aussi facilement que dans le texte d’Angelloz. R. Lewinter a visiblement souhaité s’attacher à la métrique, il a souhaité conserver, coûte que coûte, le nombre de pieds de chaque vers de R. M. Rilke. Les conséquences s’en ressentent sur les constructions de phrases. Le sens du texte devient beaucoup plus difficile à saisir pour un francophone, et nécessite d’avantage d’attention de la part du lecteur.

Je suis par ailleurs très attachée à ma langue natale, et surtout au rythme fluide d’une certaine poésie française. Sans même saisir leur sens, j’aime à me laisser bercer par la musique des mots. Si la ponctuation abondante de R. Lewinter permet de s’arrêter sur chaque mot pour en soupeser le sens, elle vient aussi rompre cette musique et me déstabilise. Et pourtant, ne se rapproche-t-il pas d’avantage de la musique allemande en choisissant de respecter la métrique ?

Traduit par R. Lewinter

Je me surprends à m’interroger sur la construction de cette musique de la poésie : respecter le nombre de pied et interrompre le rythme ainsi produit par une nouvelle ponctuation, qui n’existe pas dans le texte allemand, est-ce toujours respecter la musique originelle ? Peut-être me faut-il réapprendre à lire la poésie pour s’extraire de cette ponctuation, qui si elle aide à saisir le sens, vient rompre le rythme de lecture ? Peut-être, surtout, vaut-il mieux apprendre l’allemand pour apprécier à sa plus juste valeur l’œuvre de Rainer Maria Rilke ! Dans l’immédiat, je ne peux que lire et comparer deux traductions pour tenter de saisir quelque chose de l’œuvre originale et apprécier à sa juste valeur l’immense travail des traducteurs qui choisissent chacun leur angle d’approche, et nous propose cette diversité d’interprétations.

En comparant les deux traductions, j’aurais aimé parfois combiner les vers de l’un avec ceux de l’autre pour reconstituer ou réagencer une nouvelle traduction, qui proposeraient à son tour sa propre interprétation de l’œuvre.

Je vous retranscrit ci-dessous, afin d’illustrer mon propos, le texte original du premier sonnet ainsi que ses deux traductions :

Œuvre originale–Da stieg ein Baum. O reine Uebersteignung !
O Orpheus singt!O hoher Baum im Ohr !
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweignung
ging neuer Anfanf, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist ;
und da ergab sich, dass sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören, Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelsterm Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da shufst du ihnen Temple im Gehöhr.

Traduction de J.-F. Angelloz–Alors un arbre s’éleva. O pure élévation !
O chant d’Orphée ! O grand arbre dressé dans l’oreille !
Et tout se tut. Pourtant, au sein même de l’unanime silence
s’accomplit un nouveau recommencement, signe et métamorphose.

Des animaux de silence s’arrachèrent à la forêt,
claire et libérée, des gîtes et des nids ;
et il apparut alors que ni la ruse,
ni l’angoisse ne les rendait à ce point silencieux,

Mais le désir d’entendre. Rugissement, cris et bramements
semblaient petits dans leurs cœurs. Et là ou jusqu’alors
il y avait à peine une hutte pour accueillir un tel chant,

un pauvre abri, né du plus obscur désir,
avec une entrée dont les montants tremblent,
là, tu leur créas dans l’ouïe des temples.

Traduction de R. Lewinter–Un arbre, là, monta. O pur surmontement !
O, or, chante Orphée ! Arbre, dans l’oreille, haut !
Et, tout, fit silence. En ce silence pourtant,
départ s’engageait autre, commencement, signe !

Bêtes d’impassibilité, de nids, de gîtes,
éparse, claire, de la forêt débuchaient,
et il advînt, que, là, non, en elles, de ruse,
non plus que de crainte, si légères, étaient,

mais, d’entendre. Petits, en leur cœur, paraissaient,
rugissement, brame, cri. Et, à peine encore,
qui cela, reçût, où même n’était de hutte,

à notre soin le plus obscur, refuge donné
qui, ouvert, tel branchage, frémissant se dresse,
là, un temple tu leur créas, dedans l’ouïe.

C’est avec grand plaisir que j’ai découvert ces poèmes de R. M. Rilke que je n’avais encore jamais lus, et que je me suis prêtée au jeu de la comparaison de ces deux interprétation. J’en ressors plus riche, d’avantage consciente de la touche personnelle de chaque traducteur, et de la diversité des angles d’approches d’un texte et de ses interprétations possibles.

Pour ouvrir cet article sur d’autres lectures, je vous propose les Élégies de Duino, toujours de R. M. Rilke, que j’ai découvert il y a quelques mois dans la traduction de Maximine. J’en garde un souvenir de très grand apaisement que j’aurais aimé être capable de vous faire partager, et que je regrette un peu de n’avoir pas su retrouver dans Les sonnets à Orphée.

Cette chronique correspond à la lettre R du Challenge ABC Critique de Babelio.

Le mur invisible – Marlen Haushofer

Le mur invisible (Die Wand en allemand) est probablement l’un des livres les plus étranges et à la fois l’un des plus marquants que j’ai lu cette année. Ecrit en 1963 par l’écrivaine autrichienne Marlen Haushofer, il a été traduit en français en 1985. Réédité cette année dans la collection « Les Incontournables » d’Actes Sud, c’est sa surprenante couverture verte pomme qui m’a d’abord intriguée. Mon charmant libraire s’est ensuite empressé de me convaincre que ce livre était fait pour moi, et comme toujours il a fait mouche !

Pour résumer rapidement, une femme part en vacances avec un couple d’amis, dans leur chalet de montagne. Un matin, elle se réveille et ses amis ne sont pas rentrés de soirée. Elle marche alors vers le village. A mi-chemin, elle se cogne la tête contre un mur invisible… Le livre nous raconte comment la narratrice, dont on ne connait pas le nom, avance, complètement isolée, avec pour seule compagnie quelques animaux domestiques. Le scenario de base me laissait présager une histoire angoissante, ou un conte à la Robinson Crusoë ; seule contre les éléments, elle doit s’en sortir coûte que coûte. Ce n’est pas le cas. Le livre que nous lisons est le fruit de son journal, qu’elle écrit « pour ne pas perdre la raison ». Il s’en dégage une profonde sérénité. Dans une situation qui inviterait d’avantage à un retour à la vie sauvage, elle reste plus humaine que jamais, sage et responsable. Elle semble ne jamais paniquer. Elle fait ce qui doit être fait. Il se dégage une forme d’espoir assez miraculeuse de cette attente. Pas à pas, on avance avec la narratrice, pour suivre son évolution. Pour autant, ce n’est pas un récit psychologique.

Depuis le Mur invisible, j’ai lu d’autres romans et nouvelles de Marlen Haushofer – La cinquième année, Nous avons tué Stella et Sous un ciel infini – tous très beaux. J’ai retrouvé à chaque fois cette ambiance douce et magnétique qui lui est propre, dans un style simple et sans fioriture. Mais dans aucun autre de ces récits, je n’ai retrouvé cette sérénité, cet espoir latent qui caractérise le Mur invisible. J’ai souvent lu dans les critiques littéraires, qu’il y avait toujours une sorte de fêlure, dans les romans de Marlen Haushofer, qui venait rompre une tranquillité première et enfantine. Toutefois, dans le Mur invisible, j’ai eu le sentiment que cette fêlure était dépassée par la narratrice. Ce dépassement, certain l’ont appelé amour, j’ai eu envie de l’appeler dignité.

Si vous êtes tenté par sa lecture, je serai assez curieuse de savoir ce que vous en retenez 😉

Note ajoutée a posteriori : D’autres avis en ligne : Marie, D. , Lectrice en campagne, Adestine, Sylvie Sagnes, Syannelle.