Archives de l’auteur : Moglug

A propos Moglug

Un livre est un voyage mais le fil qui nous conduit d'un livre à un autre est une aventure plus grande encore...

Les inaudibles – Céline Braconnier & Nonna Mayer

27246100605170lCité lors de l’une ou l’autre conférence, je n’ai pas hésité pour emprunter ce livre mis en évidence sur les tables de la bibliothèque locale. Les inaudibles : sociologie politique des précaires est un essai visant à identifier les pratiques politiques des personnes en grande précarité.

Les auteurs s’appuient sur trois méthodes distinctes mises en œuvre dans l’un ou l’autre chapitre. La première méthode statistique présente les outils chiffrés, les types de questionnaires permettant de fixer les critères de la précarité et d’en donner une définition. En fonction des résultats, les individus rencontrés dans les locaux d’associations caritatives sont échelonnés selon le diagramme « Epices », d’autres indicateurs permettent de visualiser les liens potentiels entre précarité et participation politique, précarité et vote pour un parti de gauche, etc. Ces séries de statistiques qui occupent les premiers chapitres du livre permettent de contextualiser la problématique mais sont finalement peu explicites sur les situations particulières.

L’étude se poursuit en s’appuyant sur un ensemble d’entretiens individuels largement cités dans l’ouvrage. Ces témoignages mettent en évidence la variété des parcours personnels et professionnels des 114 personnes interrogées. Qu’il s’agisse de précarité « héritée » ou de personnes « tombées dans la précarité » suite à un ou plusieurs accidents de vie, les trajectoires sont très hétérogènes. Le point fort de l’essai réside à mon sens dans ces témoignages qui démystifient la réputation d’ « assistés » des personnes précaires et rapportent le parcours de combattant que représente le dialogue avec certaines institutions, les absurdités d’un marché de l’emploi extrêmement restreint, le recours au travail au noir répandu par nécessité de « s’en sortir », le besoin de préserver quelques menus plaisirs pour ne pas sombrer tout à fait. Par souci d’objectivité, les auteurs s’attachent également à souligner le manque de solidarité observé : préférence nationale, clivage culturel et identitaire, discrimination, rejet de l’autre mais aussi le rejet du racisme. La lecture de ce livre m’a parfois fait l’effet d’enfoncer des portes ouvertes, mais il m’apparait finalement nécessaire et utile que ces constats soient posés par des scientifiques, en l’occurence sociologues.

La troisième méthode de recherche utilisée est l’analyse lexicométrique consistant à utiliser un logiciel afin de relever les mots-clés les plus récurrents et de les classer par thématiques, pour identifier notamment à quels qualificatifs est associé tel candidat aux élections présidentielles de 2012. L’exercice m’a paru plutôt périlleux malgré les moults pincettes prises par les auteurs. Je n’en ai pas retiré grand chose pour mon information personnelle – autrement dit je n’ai rien compris !

L’ensemble de ces méthodes a pour objectif de mettre en exergue les pratiques politiques des personnes précaires. Si elle persiste encore, la pratique du vote a tout de même tendance à s’amenuiser avec la précarité. Une conclusion essentielle – et peu surprenante – des auteurs est qu’il n’y a (en 2012) aucun « candidat des précaires ». De manière générale, les personnes interrogées se sentent plutôt de gauche, et – de moindre manière – sont d’avantage interpellés (parfois à regret) par la candidate d’extrême-droite que par celui d’extrême gauche.

Le dernier chapitre pointe la condition des femmes en situation de précarité, en particulier les mères célibataires pour lesquelles les aides sociales ne sont pas beaucoup plus importantes et permettent difficilement d’avancer : entre travailler en payant une nourrice et s’occuper des enfants, le choix peut être compliqué (voire impossible) à mettre en œuvre. En revanche, par la sociabilité induite par la présence des enfants, ces femmes souffrent moins de solitude que certains travailleurs isolés.

Pour conclure succinctement, cette lecture m’aura été bénéfique et instructive et je la conseille à toute personne qui se sentirait concernée par les situations et les parcours des plus précaires d’entre nous.


Les inaudibles : sociologie politique des précaires 
sous la direction de Céline Braconnier et Nonna Mayer
Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2015, 291 p.


Arbre de Diane – Alejandra Pizarnik

125Nouvelle tentative. Nouveau succès. J’adhère toujours aussi facilement à la poésie de Pizarnik. Arbre de Diane est présenté en quatrième de couverture comme un recueil majeur de l’auteur : « […] Alejandra Pizarnik atteint pour la première fois cette intensité qui la rend unique ». Je ne saurais pas comparer Arbre de Diane à Textes d’Ombre ou La dernière innocence. Chaque fois, je suis séduite et l’intensité me semble toujours à son comble.

Un trou dans la nuit
subitement envahi par un ange

On rencontre à nouveau le vent

Un faible vent
plein de visage pliés
que je découpe en forme d’objets à aimer

Mais surtout Arbre de Diane exprime le silence, cet espace suspendu à la lecture d’un poème réussi

Comme un poème qui connait
le silence des choses
tu parles pour ne pas me voir

Je ne saurais m’étendre d’avantage si ce n’est en recopiant tout le recueil.
Une dernière précision : j’admire toujours autant le travail d’Ypsilon…


Arbre de Diane – Alejandra Pizarnik
préface d’Octavio Paz
traduction de l’espagnol (Argentine) et postface par Jacques Ancet
Ypsilon, 2014, 80 p.
Première publication : Arbol de Diana, 1962

La nue – Anne Mulpas

97212555Que j’aime lorsque les bibliothécaires et les libraires mettent en avant des recueils de poésie contemporaine ! J’y trouve souvent de quoi satisfaire mon appétit de nouveauté et de bizarrerie littéraire. A la médiathèque du Bachut, le mois dernier, Anne Mulpas trônait sur une table à proximité d’Alejandra Pizarnik et bien d’autres réjouissances. J’ai embarqué Pizarnik savourant par avance un plaisir que je savais certain et j’ai tenté timidement d’approcher Anne Mulpas. Grand bien m’en fit !

Je lis régulièrement de la poésie mais encore trop peu pour être capable d’apprécier la construction d’un recueil et l’évolution souhaitée par l’auteur ou le compilateur en ordonnant les poèmes dans un sens plutôt qu’un autre. Avec La nue d’Anne Mulpas j’ai pu me surprendre à déceler ce savoir-faire.

La nue n’est pas donnée. Mais progressivement chaque nouveau poème lève le mystère sur cet « autre » ou ce « soi » décrit par l’auteur. Petite boule nichée au creux des reins, La nue se fait successivement désir, douleur féminine, élan créatif, embryon, enthousiasme ou désespoir, hormone femelle. La nue presque animale se fait muse pour la poète-femme dans un recueil extrêmement charnel et charnu, maternel et féminin. Le corps féminin est à l’honneur ici dans toute sa trivialité et dans toute sa corporéité, sans idéal mais non sans douceur et beauté.

Ces quelques vers pour vous donner la tonalité :

Je ne vois n’entend rien de plus
que le gargouillis intolérant des ventres pleins
et le silence des têtes
La nue quel espoir pour quel espoir
te trémousses-tu
dans quelle oreille chatouiller le désir d’être
de n’être plus rien rien de plus aimant

∩∩∩

L’âme à l’étroit
dans son étui crémeux
un escargot
le monde s’essuie les doigts

∩∩∩

La nue
étire le désir
de connaître
le jour
dans sa séparation


La nue – Anne Mulpas
Dumerchez, 2007, 60 p.

Faillir être flingué – Céline Minard

faillir-etre-flingueDans la foulée du Grand jeu et suite à la proposition de lecture commune d’Ingannmic, j’ouvre Faillir être flingué qui m’attend depuis des mois, voire même un peu plus…

Cette deuxième rencontre avec Céline Minard ne s’apparente en rien à la première. Si je devais rapprocher Faillir être flingué d’une autre de mes lectures récentes, je pencherais d’avantage vers Le sillage de l’oubli pour l’ambiance western évidemment, mais aussi pour ses protagonistes nombreux aux personnalités bien trempées et finement développées. Les histoires individuelles s’entrelacent ici les unes dans les autres pour trouver leur cohérence dans le jeu final et je suis bien en peine de vous résumer l’ensemble.

J’ai du mal à exprimer mon ressenti de lecture. Faillir être flingué nécessite une certaine concentration que je n’avais pas ces jours-ci et j’ai le sentiment d’être passé à côté de l’essentiel de la narration. Toutefois, je me suis laissée embarquer plus d’une fois par le récit, les dialogues, le style de l’auteur riche, précis et hyper-visuel. J’aurais volontiers profité de cette fiction confortablement installée dans un fauteuil de cinéma. Les paysages y seraient grandioses à embrasser, le cliquetis des gâchettes accentuerait le suspense, les hordes de chevaux déborderaient l’écran – Valentyne c’est pour toi 😉 – et Sally serait d’autant plus séduisante derrière son comptoir. J’ai ri sincèrement en imaginant ces bourrus cowboys dans leur bain d’eau chaude, j’ai tremblé lorsque la lame froide d’un rasoir a glissé sur ma joue… Je regrette simplement de ne pas avoir eu suffisamment de temps longs et calmes de lecture pour apprécier ce roman à sa juste valeur.


Faillir être flingué – Céline Minard
Editions Payot & Rivages Poche, 2015, 313 p.
Première publication : Editions Payot & Rivages, 2013


 

Je vous écris de l’usine – Jean-Pierre Levaray

libertalia-jevousecrisdelusine-couv_web_rvbUne fois n’est pas coutume, je sors à nouveau de ma routine littéraire avec ce titre de Jean-Pierre Levaray. J’expérimente ce que l’on nomme l’écriture prolétarienne. Je vous écris de l’usine est une compilation de chroniques publiées par l’auteur dans le journal alternatif et indépendant CQFD. Ces récits mensuels de trois à quatre pages rapportent les anecdotes réelles vécues entre 2005 et 2015 par l’auteur, ouvrier syndicaliste CGT, au cours de ses journées à l’usine et lors de ses visites au siège de l’entreprise ou à des collègues ouvriers dans d’autres usines.

Ces chroniques m’ont fait l’effet d’une piqûre de rappel et d’une prise de conscience. Je n’étais pas totalement étrangère aux événements rapportés : délocalisation massive des usines françaises, pression exercée sur les ouvriers, accidents du travail parfois mortels, blagues potaches, petites traîtrises et solidarité, procès AZF, dégâts de l’amiante… J’ai surtout été surprise par la régularité des faits. Chaque mois Jean-Pierre Levaray relate au lecteur un événement nouveau dans un style court, incisif et rythmé. Il réveille la conscience militante du lecteur, lui dévoile certains rouages de l’administration des grandes industries, met en lumière les abus (nombreux !), l’instrumentalisation des personnes toujours, et bien d’autres choses parfois drôles et souvent révoltantes.

En période d’élections présidentielles, cette lecture est plus que bénéfique pour se remémorer, se re-motiver aussi et se rappeler ce que l’on pourrait attendre de nos politiques, prendre conscience des conséquences des choix économiques pris au sommet de la pyramide sociale sur les populations situées à la base de cette même pyramide. Se rappeler aussi que la condition ouvrière existe toujours en France – on en est là ! – qu’elle empire un peu plus chaque année – l’évolution sur 10 ans des chroniques de Jean-Pierre Levaray est criante de vérité – et qu’il est plus que temps de la (re-)prendre en compte politiquement.


Je vous écris de l’usine – Jean-Pierre Levaray
Libertalia, 2016, 368 p.


Premières lignes… #27

Le chariot n’en finissait plus d’avancer. La grand-mère à l’arrière criait de toutes ses forces contre la terre et les cahots, contre l’air qui remplissait encore ses poumons.
Quand elle ne dormait pas profondément, insensible au monde, sourde, aveugle et enfin muette, elle criait furieusement dans le tunnel de toile qu’elle avait désigné comme son « premier cercueil » en s’y asseyant, au début du voyage.

Faillir être flingué – Céline Minard [incipit]

Un rendez-vous initié par Ma lecturothèque, suivi par Georges, La chambre rose et noireMokaAu café bleuNadègeMon univers Fantasy, La bibliothèque de CélineA la page des livres, Livranthrope, Songes d’une WalkyrieLectoplum, Vague culturelle, Pousse de GingkoColcoriane, Camellia, Page blanche et noire et Au bazar des mots.

Pas dans le cul aujourd’hui – Jana Černá

pasdanslecul_couverturehd_0Littérature tchèque à l’honneur ce jour. Pas dans le cul aujourd’hui est une lettre de Jana Černá à son mari Egon Bondy écrite à Prague aux environ de 1962 sous l’ère communiste. Elle se lit en moins d’une heure et soulève des tempêtes, aiguise l’intellect, pourrait être provocante, se contente d’exprimer une pensée totalement et démesurément libre. Jana Černá est la fille de la journaliste, écrivaine et traductrice tchèque Milena Jesenská, célèbre destinataire des Lettres à Milena de Franz Kafka. De toute évidence, Jana Černá est aussi la digne héritière du tempérament extrêmement libre et des valeurs féministes de sa mère. Dans cette lettre enflammée, elle exprime, sans jamais se soumettre, toute l’admiration, le soutien, le désir et l’amour qu’elle voue à son époux, frisant parfois le mysticisme, elle adule tout autant son intellect – l’homme est philosophe et poète et trop peu traduit en français à mon grand désespoir – que son corps. Elle s’exprime avec une sincérité, une modernité et une liberté inouïe. Son discours n’en est pas moins très juste et hors de tout conformisme. Jana Černá est tout à la fois femme aimante et dévouée, amante excentrique, poète à la langue aiguisée, intellectuelle de haut vol. Elle appartient à ce que l’on appelle l’underground pragois des années 50-60’s que je découvre progressivement avec les œuvres de Bohumil Hrabal notamment – merci L’Esprit Livre pour les références en la matière.

Pour achever/tenter de vous convaincre je vous rapporte le poème – le seul traduit en français ? – qui ouvre cette correspondance et qui donne parfaitement le ton de la lettre.

Pas dans le cul aujourd’hui
j’ai mal

Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi
car j’ai de l’estime pour ton intellect

On peut supposer
que ce soit suffisant
pour baiser en direction de la stratosphère

21.12.1948


Pas dans le cul aujourd’hui – Jana Černá
traduit du tchèque par Barbora Faure
Editions La Contre-Allée, 2014
Première publication : Clarissa a jiné texty, Concordia, 1990


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : Un livre d’un auteur enfant d’écrivain