Caliban et la Sorcière – Silvia Federici

Caliban et la sorcière est un livre extrêmement dense et érudit. La langue utilisée est très accessible mais l’étendue du panel d’exemples et de sujets abordés pour expliquer les prémices du capitalisme peut considérablement déstabiliser le lecteur. Silvia Federici nous propose à la fois un essai d’histoire économique, d’histoire sociale, d’histoire des femmes, d’histoire rurale, d’histoire politique et réussit à mettre tous ces plans en lien avec notre système actuel. C’est prodigieux !

Pour la suivre, il peut être utile d’avoir quelques connaissances de base sur ces différents sujets. Car Silvia Federici ne se contente pas de faire une synthèse sur l’état de la société médiévale et moderne, elle revisite cet état des lieux sous l’angle féministe et marxiste. Si vous avez eu quelques vagues cours d’histoire – un jour peut-être – sur les enclosures sans en avoir saisi toute la portée, en lisant Silvia Federici vous allez comprendre comment les biens communs, les communaux, – en somme des pâturages, des champs et des forêts exploités par toute une communauté de villageois – sont devenus des biens privés, et ont ainsi privé bon nombre d’individus de ressources élémentaires et vitales jusqu’alors accessibles à tous : terres agricoles, bois de chauffage, pâturage pour les animaux, etc. Les premières impactées par cette privatisation des terres ont été les femmes, celles qui jusqu’alors n’avait pas accès à la propriété pour y cultiver leur gagne-pain. Tout le livre de S. Federici consiste à expliciter cette méticuleuse mise en place du système capitaliste puis du travail salarié en Europe et aux Amériques, et de manière collatérale, la manière dont les femmes ont été mises au ban de ce système, notamment par la déconsidération portée au travail féminin. Les soins du foyer et des enfants n’étant pas reconnus selon les lois du capitalisme – puisque non rémunérés – cela n’empêche pas pour autant que ce travail maternel contribue largement à l’effort général puisqu’il en fournit la matière première : à savoir la main d’œuvre. Ces processus de privatisation des terre, de paupérisation des masses aboutissant à des situations de pillages et de discorde au sein des communautés jusqu’alors unies forment « l’accumulation primitive » selon l’expression de Karl Marx. Silvia Federici s’attache à montrer le rôle prépondérant que joue l’asservissement des femmes dans cette accumulation

Silvia Federici englobe également dans son argumentaire les questions sur les chasses au sorcières, ces femmes savantes, soignantes, veuves, célibataires ou non-mères, puissantes en quelques sorte, car non directement soumises au pouvoir patriarcal et possiblement incriminées du jour au lendemain, torturées et assassinées sur les bûchers. La chasse aux sorcières et ses bûchers par leur caractère despotique et dissuasif se présente comme une solution radicale pour étouffer dans l’œuf toute velléité rebelle. Silvia Federici montre également qu’en tant que premières impactées par les réformes capitalistes, les femmes étaient également les premières à s’insurger et les premières aussi à subir les répressions.

Selon le même processus d’accumulation primitive, les peuples colonisés ont pu être diabolisés par les colonisateurs, légitimant ainsi leur évangélisation, leur « pacification » et leur esclavagisation. Silvia Federici n’hésite pas à relever la mise en œuvre de ces processus jusque dans nos sociétés contemporaines, dans certains pays africains notamment où les terres sont en cours de privatisation à l’heure actuelle.

J’espère n’avoir pas trop abimé les idées de Silvia Federici en rédigeant ce court résumé de ce monumental essai, et je ne peux que vous encourager fortement à le lire, le méditer, le laisser décanter, y revenir, le cogiter, le critiquer, etc.


Caliban et la sorcière : femmes, corps et accumulation primitive – Silvia Federici
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par le collectif Senonevero,
traduction revue et corrigée par Julien Guazzini
Entremonde Senonevero, 2014
première publication : 2004


 

Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes – Gloria Steinem

Gloria Steinem est une journaliste féministe américaine née en 1934 à Toledo dans l’état de l’Ohio. Elle est une des figures de proue du féminisme de la seconde vague qui prend sa source dans les années 1960. En 1971, elle publie  en collaboration avec Dorothy Pitman Hughes le premier numéro du magazine féministe Ms., à prononcer Mizz. Ni Miss (mademoiselle), ni Mrs (madame),  Ms. a été fondée avec l’ambition assumée de créer un magazine à destination des femmes, ce qui faisait cruellement défaut dans les kiosques à cette époque.
Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes est une compilation de 26 textes de Gloria Steinem publiés aux Etats-Unis entre 1963 et 1982 dans divers journaux. En 1983, ces textes ont été rassemblés pour la première fois et diffusés par Rinehart and Winston. Il faudra attendre 2018 pour que les éditions du Portrait se charge de leur traduction en français et de leur diffusion dans nos contrées.
Les articles de Gloria Steinem sont marqués par une forme de subjectivité affirmée propice à l’engagement politique. L’autrice puise tout autant dans son expérience personnelle, que dans celle de ses proches ou de figures politiques en vue ; le combat féministe nécessite cet aller-retour entre le politique et l’intime. Un grand nombre de sujets sont passés au crible du regard acéré de Gloria Steinem : la place des femmes en politique, dans le monde du travail (en particulier le journalisme), dans les universités, au foyer, dans les showrooms de Playboy, dans les textes, au cinéma notamment érotique et pornographique, le rôle des mères aussi. Gloria Steinem dresse ensuite le portrait intime de cinq femmes de renommée publique et leur rapport à l’identité féminine : Marilyn Monroe, Patricia Nixon, Linda Lovelace, Jackie Kennedy et Alice Walker. Victimes de leur sex appeal, entièrement niées dans leur identité propre parce que « femme de », ou au contraires adepte de la révolution permanente dans leur engagement têtu à défendre leurs idées propres dans une société qui voudrait leur assigner nombre d’autres étiquettes, ces cinq femmes constituent à leur manière des modèles à suivre ou des symboles à déconstruire pour mieux réinventer les modèles féminins de demain.
Gloria Steinem n’hésite pas non plus à donner encore de la matière à lutter en faisant le point sur les combats en cours et en rappelant que les acquis d’aujourd’hui ne se sont pas faits sans heurts violents : des mutilations génitales aux insultes nazies en réponse au droit à l’avortement, les attaques contre les femmes partout dans le monde sont toujours extrêmement agressives physiquement et psychologiquement.
Gloria Steinem, et c’est là son génie, donne également matière à rêver en énonçant ce que le monde pourrait être si les femmes y tenaient toute la place qui leur revient de droit, et matière à rire en imaginant par exemple le monde si les hommes avaient leurs règles tous les mois… fou rire garanti mesdames, et c’est tellement juste !
En bref, Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes est de toute évidence un livre incontournable de la littérature féministe, doublé d’un véritable plaisir de lecture !
Ce billet est publié dans le cadre du FeminiBooks Challenge initié par Opalyne et actuellement en cours sur Facebook et Twitter. Chaque jour du mois de mars, des internautes partagent sur leur blog ou sur leur chaîne Youtube leur lecture féministe.
Le challenge  a débuté hier vendredi 1er mars sur les Carnets d’Opalyne et sur La page qui marque . Il se poursuit demain sur The purrfect books right meow  et  chez La geekosophe
Pour aujourd’hui, je vous recommande un Tête à tête avec ma binôme youtubeuse du jour 😉
Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes – Gloria Steinem
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mona de Pracontal, Alexandre Lassalle, Laurence Richard et Hélène Cohen ; préface d’Emma Watson
Les Editions du Potrait, 2018, 426 p.
Première publication : 1983

Rêver l’obscur : femmes, magie et politique – Starhawk

Starhawk est une militante américaine contemporaine, féministe, écologiste, pacifiste et altermondialiste. Au premier abord, sa personnalité m’a semblé plutôt farfelue, je dois bien l’admettre. Une « sorcière néo-païenne » nous dit Cambourakis sur la quatrième de couverture de Rêver l’obscur, sérieusement ? Quoiqu’il en soit, la dame fait preuve d’un engagement politique tel qu’il serait malvenu de ne pas s’attarder un petit peu sur ses écrits.
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Rêver l’obscur : femmes, magie et politique rassemble les idées principales de l’autrice dans un format que j’ai trouvé pour ma part assez déstabilisant et éloigné des écrits académiques traditionnels. On y parle de divinités, de magie, de pouvoir-sur et de pouvoir-du-dedans, de rituels à réinventer, de peur à exorciser et de futur à créer. Sous ces faux airs de science-fiction ou de récits fantastiques, les propos de Starhawk sont pourtant rationnels et fondés sur une véritable expérience pratique des rassemblements de militants. Publié pour la première fois en 1982, bien avant la vague de publications sur le développement personnel que nous connaissons actuellement, Starhawk théorise la communication au sein de petits groupes d’humains. Elle observe les manières dont chacun prend la parole et apporte des conseils pour réguler les prises de paroles de façon bienveillante dans le but de faire avancer un groupe dans son ensemble, de faire émerger de nouvelles idées politiques et d’organiser leur mise en pratique. Cette gestion du groupe passe notamment par l’organisation de rituels précisément détaillés par Starhawk.

La magie et la circulation de l’énergie sont mis au centre de la pensée et de la pratique de Starhawk. Les rituels ont notamment pour but de capter l’énergie reliée à la Terre. Pour définir cette énergie, Starhawk s’appuient sur les traditions chinoise (ch’i), indienne (prana) ou encore hawaïenne (mana). La magie, quant à elle, est décrite très rationnellement comme le pouvoir résultant de la vérité, la sincérité, le dire-vrai, le bon usage du langage. La formulation des peurs est présentée comme le meilleur moyen d’en venir à bout, et surtout la formulation des rêves est la première étape nécessaire à leurs réalisations. Qui n’ose pas rêver un monde meilleur n’obtiendra rien de meilleur. D’où l’intérêt par exemple d’une science-fiction qui mettrait à l’honneur des héroïnes puissantes et indépendantes, ou de manière générale qui proposerait d’autres modèles de société.

Je suis souvent restée perplexe en lisant les écrits de Starhawk, j’ai plus souvent encore été surprise et intriguée. Ce livre m’a rendu plus curieuse, plus militante, plus confiante aussi. Rêver l’obscur m’a surtout incitée à m’engager personnellement dans la réflexion, à me faire ma propre opinion, à engager une action après l’autre pour faire évoluer les mentalités et notre société, petit pas par petit pas, et de petit groupe en petit groupe, une idée entrainant l’autre…


Rêver l’obscur : femmes, magie et politique – Starhawk
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Morbic
Cambourakis, 2015, 380 p.

Titre original : Dreaming the dark. Magic, sex & politics, 1982


Gratitude – Charles Juliet

Un échange de clic sur le blog de Stéphane Chabrières, Beauty will save the world, m’invite à « rallumer la bougie » et à vous faire part maladroitement d’une de mes belles lectures de ces derniers jours. J’ai découvert Charles Juliet avec le volume IX de son journal. J’en ai marqué de nombreuses pages. En voici quelques extraits :
« Ce poète américain qui s’adressait à moi usait d’une langue simple, d’un ton direct. Avec naturel, sincérité, bonhomie, il me parlait de choses proches et quotidiennes sur lesquelles mon regard ne s’était jamais posé. Tant qu’on ne s’est pas défait des illusions, des idées fausses, on s’imagine que ce que l’on cherche se situe en un lointain inaccessible. Ce poète qui précisait qu’il n’était pas venu pour « broder », il me montrait le monde, m’en dévoilait les richesses, me persuadait qu’on pouvait l’aimer. Tout ce qu’il affirmait avait l’allure d’une évidence. » p. 75
« J’aime atteindre en moi une région de grand silence. C’est en cet instant que peut naître un poème. Pour que ce silence s’établisse, il faut que la pensée se vide de ce qui nourrit son activité. Il faut également que je n’aie ni intention, ni désir, ni attente. Il faut encore que je m’abandonne, me laisse dériver. Alors dans ce grand calme, ce vaste silence intérieur, se fait entendre le doux murmure. » p. 162
« Pourquoi écrire ? Pourquoi tenir ce Journal ? Pourquoi passer des heures à rassembler des mots qui un jour n’auront plus d’existence ? Ces questions sont souvent là, qui me harcèlent. Mais je n’ai pas à chercher des réponses. Le besoin d’écrire commande et je lui obéis. Dès lors, je ne sais plus que ces mots que je rédige disparaîtront, qu’ils ne pourront sauvegarder l’essence de ce que je suis, de ce que je vis. » p. 386

Lambeaux et Moisson attendent dans mes étagères. Je commence aujourd’hui le premier volume de ce journal débuté en 1957, Ténèbres en terre froide. Du dernier au premier, je me prépare à découvrir l’itinéraire d’un homme plongé dans une angoisse mortifère et marchant vers une libération psychique et sans doute spirituelle. Il n’est sans doute pas abusif de parler ici d’abîme et de sortie de l’abîme.


Gratitude : journal IX 2004-2008 – Charles Juliet
P.O.L. , 2017, 396 p.

La Gana – Fred Deux

la-ganaLire La Gana, c’est avant tout, le vouloir. 950 pages en tout petit caractère. Le livre n’est pas « confortable » ni dans la forme ni dans le fond. Il ne s’adresse pas à tout le monde. Il s’adresse à qui veut bien voir et à qui a le cœur bien accroché.
La Gana, c’est le récit romancé de l’enfance de Fred Deux, autrement nommé Jean Douassot, artiste peintre et écrivain né en 1924 et décédé en 2015. Il a traversé le siècle et lorsqu’il publie La Gana en 1958, il a 34 ans – seulement ! Car il faut la lucidité d’un vieux monsieur pour écrire un bouquin pareil. On y suit le quotidien d’un enfant qui a plus ou moins 10 à 15 ans selon les moments du récit. Il vit dans une cave avec ses parents et sa grand-mère maternelle. De temps en temps, il va à l’école. Le plus souvent il écoute l’oncle que beaucoup croient fou. Tous se tuent à la tâche à l’usine, à la laverie, sur les trottoirs, de vols à l’étalage. De tout ce que la vie voudra bien leur laisser en sursis. Et c’est la tête dans le guidon, un jour après l’autre que l’on avance ou piétine à la suite du mouflet, en quête d’un bol d’air, d’une évasion. 950 pages condensées, cadenassées, compactées. Aucun avenir, peu d’espoir. Pas de fenêtre. Seulement les eaux qui remontent des égouts sous la table de la cuisine certains hivers, les rats qui fuient. Pour rêver d’autre chose, encore faut-il avoir l’intuition qu’autre chose est possible.

Alors voilà, La Gana marque son lecteur, le courageux qui osera s’y plonger et y rester des semaines durant, dans ce marasme sans fond. Dans cette misère sans misérabilisme, la lucidité est de mise, le sens rationnel frise le plus souvent avec la folie, la mort, les corps fatigués. Des plaintes, si peu. Des lâchetés, aussi. De l’amour, peut-être bien. Je crois sincèrement que cette plongée dans les bas-fonds parisiens de l’entre-deux guerres est une expérience nécessaire. De celles qui aident à penser l’humain et le voir tel qu’il est.

Le langage de Fred Deux fait preuve d’un tel réalisme, d’une telle lucidité, d’une telle capacité à rendre ces émotions compressées et si rarement exprimées verbalement que je ne peux qu’être séduite par ce mélange de fiction et d’éléments biographiques qui recomposent une vérité qu’aucun documentaire, qu’aucun roman conçu pour l’évasion n’aurait pu transmettre.

La première page pour vous mettre gentiment dans le bain :

« – Regarde toujours ton nombril et dis-moi ce que tu en penses, me demandait mon oncle.
L’oncle, frère du père, était dans la grande lignée de la famille. Comme les princes, il portait une cloche sur la tête et traînait toujours derrière lui un parfum violent.
Né sous un jour qui devait être aussi le mien plus tard, il n’avait pas d’autres amis que son frère, ma mère et moi.
Célibataire, très peu aimé des hommes, il passait sa vie à tirer ce qu’il pouvait d’elle.
Cela ne l’empêchait pas de tirer sur du vide et d’être toujours au bord du désespoir. il ne se rendait pas toujours compte qu’il vivait et c’était mon père qui devait discrètement le lui rappeler. Il est curieux de voir combien les gens peu causants se montrent discrets avec certains êtres. C’était le cas des deux frères. L’un, le père, devait, s’il voulait tenir un peu plus longtemps, déjouer tous les pièges, lorsqu’on veut vivre, même misérablement.
Surtout misérablement.
Le passe-temps favori de l’oncle était de regarder son nombril. ç’aurait pu être révoltant pour mon père qui n’avait pas un instant à lui pour ce genre de méditation. Il aurait pu aussi bien éloigner ce contemplateur d’une famille qui n’avait déjà que trop d’emmerdements à se caler une nourriture difficile à ramasser. Il aurait pu l’éloigner de moi. Le prétexte de l’exemple aurait suffi. Pourtant, j’eus l’impression que, loin de l’éloigner, il le retint avec nous et jamais avec un sentiment de pitié. »

 

Coups de coeur 2017

Ma présence ici se fait de plus en plus rare mais je ne résiste pas à l’envie de partager  avec vous quelques-unes de mes plus belles lectures de l’année. Comme chaque fois, la sélection a été rude, c’est parti !

Une fois n’est pas coutume, j’ouvre une thématique « littérature de l’imaginaire » pour ce billet « Coups de cœur » avec deux titres en la matière. J’en profite pour faire un clin d’œil à L’Esprit livre, principal coupable de cette évolution dans mes lectures 😉

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Shakti de Stefan Platteau est le deuxième volet de la trilogie Le sentier des astres. Je vous en parlais ici. On y suit l’histoire de l’envoûtante Shakti, courtisane mystérieuse, mère aventureuse, femme puissante, magicienne hors norme. J’attends la suite avec impatience !

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arbrevengeur18-2007 Quinzinzinzili de Régis Messac, un titre barbare pour ce récit de science-fiction apocalyptique. Un homme et quelques enfants sont rescapés d’une catastrophe planétaire. Avec un humour sarcastique, Régis Messac nous narre les débuts d’une nouvelle ère menée par des dégénérés. Langage, alimentation, religion, sexe, et relations sociales, tout est à ré-inventer et pas nécessairement pour le meilleur ! Publié pour la première fois en 1935, le style de Messac reste ultra-moderne pour le lecteur du XXIème siècle et son questionnement sur notre humanité n’a jamais été aussi actuel !


Après Shakti, d’autres livres sur et/ou par les femmes ont rythmé mon année 2017 – non je ne vous parlerai pas de chick lit’ ! – je vous en cite quelques-uns parmi les plus remarquables.

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Vie de Milena de Jana Černá : Milena Jesenska, connue pour sa correspondance avec Kafka et son amitié avec Margarete Buber-Neumann dans les camps de concentration nazis, est racontée ici par sa fille Jana Černá, écrivaine de génie, remise par ailleurs au goût du jour par La contre-allée pour ses lettres érotiques. On retrouve la très grande liberté et qualité d’expression de l’auteur, dénuée ici de toute provocation, pour parler d’une grande femme du XXème siècle indépendamment – et c’est là tout le génie de Jana Černá – des ombres nazie et kafkaïenne.


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Ce Manifeste féministe de Mina Loy vient donner une touche poétique à ce bilan annuel. Loin des discours des suffragettes ou de ceux sur la théorie du genre, dès 1919, Mina Loy provoque et soulève avec une énergie édifiante les questions fondamentales de la condition féminine… et masculine ! Messieurs, voici le cadeau idéal pour la Saint Valentin 😉

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Homesman de Glendon Swarthout : un homme tout de même dans cette sélection pour nous parler de ces femmes et de ces hommes qui ont voulu peupler les plaines américaine les plus reculées. Un chariot, cinq femmes, un homme, la folie, la misère, et un voyage impossible que l’on aimerait ne jamais finir…
Du même auteur, je vous conseille tout aussi chaudement, et à la suite des membres du cercle de lecteurs de la médiathèque de Vaise,  Le tireur.

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La porte de Magda Szabó  : un détour par la Hongrie pour cette réédition en poche d’un roman phare. On y découvre le portrait sensible et touchant d’Emerence, domestique caractérielle, psychorigide et pourtant tellement plus humaine que la plupart d’entre nous…  Un concentré de tendresse, de lucidité et d’humour noir !

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Carmilla de Sheridan le Fanu nécessairement édité par Tendance Négative ! Un chef-d’oeuvre de littérature gothique et saphique pour remonter aux origines de Dracula dans l’ombre de la plus sulfureuse des vampires…


D’autres romans ont accompagné cette année, sur des sujets et par des auteurs toujours aussi variés, et qui me donnent immanquablement à penser…

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Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin : j’ai eu la chance de découvrir ce titre dans son édition canadienne, La Peuplade. Primé par les libraires de son pays d’origine, ce roman qui nous parle des hommes entre eux et de la solitude débarque cet hiver sur nos tables republié par les éditions de l’Observatoire. Je ne saurais que trop vous le recommander !

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Le baron perché d’Italo Calvino : un classique italien et le plaisir de découvrir Calvino. J’ai adoré suivre les excentricités de Côme, ce gamin, qui à la fois par défi et par conviction, décide un matin de ne plus poser pied à terre et de vivre dans un arbre. Une fable philosophique délectable à lire et à relire…

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La ville fond de Quentin Leclerc : Mon coup de cœur de la rentrée littéraire 2017. Livre O.V.N.I. par excellence, une perle de littérature de l’absurde qui donne pourtant sérieusement à penser sur nos sociétés contemporaines et sur le sens de nos actes individuels et collectifs. Un premier roman et un auteur à suivre ! – et merci à L’Esprit Livre toujours et encore pour le tuyau et la rencontre avec l’auteur 😉

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9782878585759_310x500Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavarès : il est encore possible d’écrire et de publier une épopée au XXIème  siècle ! Ce chef d’oeuvre de littérature portugaise réactualise avec nos repères, nos espoirs et nos désillusions contemporaines le voyage en Orient – quand bien même il suffit de prendre un avion pour l’entreprendre. S’il fallait ne retenir qu’une lecture cette année, ce serait celle-ci…. (et toujours recommandé par la même boutique 😉 )

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9782226328816-j.jpg Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia : une autre excursion italienne, dans les rues de Palerme cette fois, et sur les conseils de mon libraire préféré ! On y suit les aventures et mésaventures des hommes d’une famille de boxeurs de père en fils sur trois générations. Les femmes y sont magnifiques et mystérieuses ; les hommes drôles, sincères, et beaux à pleurer… Une saga familiale comme je les aime et dont j’ai eu terriblement de mal à me séparer.

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Pour reprendre pied dans la réalité après toutes ces émotions fictionnelles, je vous propose deux essais qui valent leur pesant d’encre.

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Les inaudibles de Céline Braconnier et Nonna Mayer : lu pendant les élections, cet essai sociologique sur les tendances politiques des plus précaires a le mérite de déconstruire un certain nombre de clichés, de donner la parole aux plus démunis d’entre nous et d’amorcer une réflexion de fond sur les préjugés que nous nourrissons tous à l’égard de ceux que souvent nous ne regardons même pas.

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Les émeutes raciales de Chicago de Carl Sandburg : Avec ce titre, je tiens surtout à saluer les éditions Anamosa, une de mes très belles découvertes de l’année 2017. Elles ont le mérite de savoir allier le fond et la forme en matière de sciences humaines, et d’aborder des questions à la fois surprenantes et populaires sous un angle toujours novateurs. Ici, Les émeutes raciales de Chicago est un texte de 1919, éminemment moderne dans le style et dont le contenu fait étrangement écho à notre actualité…

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Pour conclure ce joli bilan, je vous reparle d’un livre de cœur

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Dizzy de Claire Veys : Si vous aimez Blaise Cendrars,  les bars à l’ambiance enfumée, la musique et le blues en particulier, la tendresse d’un père pour sa fille, il se pourrait que ce livre vous plaise. Pour en savoir plus sur Claire Veys, c’est par ici. 😉

 

 

 

Et je vous souhaite à toutes et tous une très belle année 2018  ! 🙂

« Ma route est d’un pays où vivre me déchire… » – Serge Airoldi

003025307Le vers en titre de ce livre magnifique n’est pas de Serge Airoldi. Ce dernier l’a emprunté à Edmond Henri-Crisinel, poète suisse de la première moitié du XXème siècle. Le contenu du livre n’en est pas moins à la hauteur de cette déchirante mise en bouche. La route que nous décrit Serge Airoldi suit un « fleuve tout en nuit » du Gers de l’enfance au pays d’Adour, lieu de vie de l’auteur, et dont les détours traversent les continents. De souvenirs en paysages, de paysages en rencontres, de rencontres en ravages, le lecteur chemine avec Serge Airoldi dans sa maison d’enfance, dans les maquis de la seconde guerre mondiale, dans les ventes aux enchères où l’on dilapide les biens d’une personne aimée, dans des jardins fleuris près desquels paissent les troupeaux de vaches ou de chevaux. Le long de l’Adour ou au pied du Ventoux – à l’instar de Philippe Jaccottet dans ses Notes du ravin – , devant les enfants rendus aveugles de Palestine ou dans la baie de Tunis, dans les pas de Magellan ou de Pigafetta sur les routes d’Orient, d’observateur du passé ou de l’instant, l’auteur et son lecteur se fondent jusqu’à devenir une part même du paysage ou du tableau – jusqu’au dépaysement.

Extrait :

« Regardant maintenant l’azur intense du golfe et de l’autre côté du sommet , embrassant le même prodige, plus brumeux pourtant, de la baie de Tunis, projeté dans ce paysage, je me noie d’Histoire. J’avale d’un coup de gorge l’horizon de Magellan, d’Hannibal, des marins du monde, je vois le ballet des oiseaux de mer dans le ciel, eux aussi m’hypnotisent, ce sont les oiseaux de Braque.

Regardant cet avenir tout bleu, effrayé par tant de lucidité que la clarté impose, je suis dans une mort probable, étouffé par le trop plein des séries humaines, l’adieu aux choses oubliées derrière moi,

Je lis Les bêtes de Federigo Tozzi, Tozzi questionne : Quel pourrait être le point où l’azur s’est arrêté ? »


« Ma route est d’un pays où vivre me déchire… » – Serge Airoldi
Fario, 2014, 110 p.