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Mère et le crayon – Josef Winkler

Le rendez-vous de Tête de lecture à l’occasion de l’émission L’Europe des écrivains diffusée sur Arte ce 30 septembre est l’occasion pour moi de me replonger dans la littérature autrichienne que j’adore – pour le peu que j’en connais (cf. Marlen Haushofer). Josef Winkler est un écrivain qui semble avoir fait ses preuves puisqu’il est régulièrement traduit chez Verdier depuis 1993. Personnellement, la découverte m’est totale. Peu d’exemplaires étaient disponibles à la Fnac, j’ai opté pour Mère et le crayon un peu par hasard, beaucoup parce qu’il est court (feignasse ! ), un peu parce qu’il se déroule partiellement en Inde, et beaucoup pour l’écriture, argument sans concession dès les premières lignes du livre empruntées à Ilse Aichinger – que je découvre ainsi que Peter Handke aux détours des pages de Winkler.

Mère et le crayon s’appuie sur les notes de lecture d’Ilse Aichinger et Peter Handke prises par le narrateur lors d’un voyage en Inde. De ces quelques citations, il dévie et déroule les souvenirs de sa famille, ceux de sa mère et de sa grand-mère, ces femmes qui apprennent un matin que leur troisième fils, leur troisième frère est à son tour mort au front pour défendre sa patrie nazie. Josef Winkler revient sur des souvenirs d’enfance forgeant une génération, et rend ainsi hommage aux femmes de cette époque troublée. Troublée je le suis aussi à lire ces récits qui pourraient tout aussi bien prendre place dans une campagne française. La guerre est la même de chaque côté des frontières pour celles qui attendent. A vous écrire, je reprends pied dans le récit. En commençant cet article, je pensais vous parler de l’écriture remarquable de Winkler et surtout de ma saturation quant aux récits d’enfance (avec Edouard Louis, Peter Nadas, Alexis Jenni, Piotr Bednarski), surtout ceux datant des années 40. Je finis par m’en lasser aussi beaux et bien écrits soient-ils. Cela dit, en vous écrivant et en prenant connaissance aussi de la biographie de Josef Winkler, j’apprends que l’Inde est un thème récurrent dans plusieurs de ces romans (Shmashana et Sur les rives du Gange), et puis cet autre titre Cimetière des oranges amères formant un poème à lui seul, et puis cette écriture autrichienne qui file et se défile, ses phrases qui n’en finissent pas, admirablement traduites par Olivier Le Lay dont j’ai peine à vous sélectionner un extrait tellement les paragraphes s’enchaînent avec justesse et sont indissociables les uns des autres. Il est certain maintenant que je reviendrai prochainement vers Josef Winkler, sans doute pour un roman un peu moins autobiographique – ou simplement moins lié à l’enfance et à la guerre – j’ai le sentiment que j’ai beaucoup à apprendre de cet auteur et que son expérience ne peut que me faire grandir moi aussi. Bref, je m’emballe… Voilà ce que j’appelle une vraie rencontre en littérature, une porte ouverte qui m’ébauche de futures très belles lectures. J’en profite pour remercier Sandrine, sans elle je ne serai pas là à vous écrire ce soir, et vous donne rendez-vous dans quelques heures sur Twitter ou Facebook pour partager vos impressions sur #Europedesecrivain en Autriche. 😉


Mère et le crayon – Josef Winkler,  traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay
Verdier, 2015
Première publication : Suhrkamk verlag, 2013


Challenges et rendez-vous concernés
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En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis

Mon libraire m’avait conseillé En finir avec Eddy Bellegueule au moment de sa sortie, je l’avais noté dans un coin de ma tête avec l’intention éventuelle d’y revenir plus tard. Les vacances familiales auront été l’occasion idéale. Surprise de le retrouver au supermarché du coin, je le recommandais à ma sœur qui s’est empressée de l’acheter, et de le dévorer (jusqu’au bout… fait suffisamment rare pour être noté), le refilant dans la foulée à ma mère qui n’en a fait qu’une bouchée. Devant un tel enthousiasme, j’ajoutais mon marque-page aux deux précédents, m’en saisissant dès que l’ouvrage était abandonné sur un fauteuil ou sur le coin d’une table.

Dans ce roman autobiographique, Edouard Louis nous rapporte son enfance picarde et ses premiers émois homosexuels dans un contexte intellectuel et économique foncièrement misérable. Dans un style extrêmement fluide sans être simpliste, avec un art maitrisé de la description des violences physiques et morales subies, l’auteur emporte le lecteur dans les méandres de sa jeunesse sans lui offrir, jamais, la moindre bouffée d’oxygène. Etouffé dans un milieu populaire où l’affection ne semble s’exprimer que par les coups ou la bêtise, En finir avec Eddy Bellegueule s’apparente à un roman catharsis, une revanche prise sur un destin qui semblait condamné par avance.
Je l’ai lu quasiment d’une traite, hésitant entre le dégoût et le malaise devant ce portrait familial sans concession, ne pouvant qu’acquiescer, constater la véracité des faits relatés, prise à témoin d’un récit que je ne peux pas imaginer fictif tant certains détails sont criants de déjà-vu. Il ne fait décidémennt pas bon être « différent » dans certaines de nos campagnes…

L’incipit me mettait pourtant au parfum : « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. »
Tout au long de ces 204 pages, je n’ai pu qu’espérer, désirer ardemment l’ébauche d’un signe de tendresse de la part du narrateur envers sa famille, ou de l’un des membres de l’entourage envers Eddy. Attente vaine. J’ai tourné la dernière page du roman il y a plus de dix jours, et je garde encore cette terrible amertume au fond de la gorge. N’y-a-t-il définitivement rien à sauver de l’enfance d’Eddy Bellegueule ?


En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis
Editions du Seuil, 2014, 204 p.


Challenges concernés
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Les belles endormies – Yasunari Kawabata

Mon amie Rita me prête ce livre que nous avion acheté ensemble il y a déjà plusieurs mois au Salon de l’Asie. Elle le qualifie d’ « étrange » et refuse de m’en dire plus. Il faut dire que la quatrième de couverture mentionnant la « quête des vieillards en mal de plaisirs » ne me fait pas rêver. Mon amie aurait-elle des tendances érotico-gérontophile ? Et mon libraire préféré de surenchérir – à propos de Kawabata et non de la gérontophilie – que l’auteur est un incontournable de la littérature japonaise et que Les belles endormies est un très beau roman – mais pas aussi beau que Pays de neige du même auteur etc… mon libraire, quand il commence, on ne l’arrête plus.

Un peu perplexe quant à cet engouement collectif pour la sexualité des anciens, j’ouvre ce livre en cinq actes et me plonge dans l’écriture de Kawabata. Car Kawabata a du style, c’est indéniable. Ses longues phrases souples et travaillées m’entraînent sur les pas du vieil Eguchi, dans l’antre des Belles Endormies. Et je me surprends à le suivre volontiers dans cette masure exposée aux vents et au bruit des vagues, dans cette délicate aventure entre sensualité et souvenir de jeunesse. Tour à tour, il rencontre six jeunes filles dans la chambre aux rideaux cramoisis, toutes particulières et chacune différente dans son sommeil. Je ne peux vous en dire beaucoup plus au risque de briser cette étrangeté propre au récit – et peut-être à son auteur…

« Quand la main du vieil Eguchi se retira de dessous la nuque de la fille, elle tourna doucement le visage, les épaules suivirent le mouvement et elle s’étendit sur le dos. Eguchi crut qu’elle allait s’éveiller, et il s’en tint écarté. Le nez et les lèvres de la fille, dirigés vers le haut, baignés dans la lumière du plafond, avaient l’éclat de la jeunesse. Elle souleva la main gauche et la porta à la bouche. Il semblait qu’elle allait sucer son index, à croire que c’était une habitude qu’elle avait en dormant, mais elle ne fit que l’appuyer légèrement sur ses lèvres. »

Les Belles Endormies est le premier roman que je lis de Yasunari Kawabata et je suis maintenant très curieuse de découvrir les autres, à commencer par La beauté, tôt vouée à se défaire que j’avais rapporté de ce même Salon de l’Asie où Rita m’accompagnait, et Pays de neige envoûtée que je suis par mon libraire…


Les belles endormies – Yasunari Kawabata, traduit du japonais par René Sieffert
Le Livre de poche, 1982
Première publication : 1966
Première traduction en français : Albin Michel, 1970


Challenge concerné

La fin d’un roman de famille – Péter Nádas

Pour la petite histoire, ce livre-ci était mis à l’honneur sur les étals de L’Esprit Livre – plus précisément sur le petit tabouret en bas à droite de la table du fond, mon endroit fétiche ❤ – je l’ai acheté sur un coup de tête, cela m’arrive parfois avec les éditions Le Bruit du Temps, surtout depuis que j’ai lu Sur Anna Akhmatova de Nadejda Mandelstam. Bref, je m’égare…

Péter Nádas, comme son nom ne l’indique pas, est un auteur hongrois. J’ai cru pendant plusieurs semaines qu’il était argentin – je m’étonne parfois moi-même des étranges associations d’idées qui se forment dans ma caboche – j’ai dû ouvrir le livre au hasard et tomber sur les mots « espion argentin » pour me recréer tout un monde.

Quoiqu’il en soit l’auteur est hongrois, La fin d’un roman de famille est son premier roman, publié initialement en 1977, traduit pour la première fois par Georges Kassai en 1997 pour les éditions Plon et remis ici au goût du jour par Le Bruit du Temps. A travers les yeux d’un enfant, on suit le quotidien de cette vie de famille, les grand-parents, le père absent, les voisin.e.s plus ou moins excentriques. J’ai lu La fin d’un roman de famille comme une succession de souvenirs d’enfance. L’écriture de Péter Nádas est riche et fluide, jouant des répétitions, abandonnant une anecdote pour mieux y revenir au moment opportun, tissant un fil rouge indicible mais certain. Incontestablement, j’ai retrouvé dans cette lecture le plaisir de lire un beau texte. Les dérives verbales du grand-père, auxquelles notre petit garçon – qui ne sera nommé que très tard dans le roman – est particulièrement attentif, sont prétextes à de très nombreuses digressions faisant la richesse du roman, alternant épisodes triviaux et leçons de vie mémorables. En voici un exemple, à propos d’un dentier égaré derrière un radiateur :

Quand il n’avait pas de dent, il parlait comme s’il mastiquait en même temps. « Chacun doit vivre la vie qui lui est donnée. Malheureux sont les impatients. Retiens-le bien ! Mais qu’est-ce que le bonheur ? Qui le sait ? Le bonheur, s’il vous plaît, est semblable à la plus belle femme. Si tu le désires, si tu t’emploies à l’obtenir, il fait la coquette, remue le popotin, mais ne se donne pas. Quand tu veux son âme, il veut donner son corps, et si tu désires son corps, c’est son âme qu’il met à tes pieds. Toujours ce que tu ne veux pas. Parfaitement. Les impatients sont malheureux, car ils veulent toujours quelque chose et obtiennent toujours ce qu’ils ne veulent pas. C’est pourquoi le bonheur est comparable à la plus belle des femmes. (…)»

Quand le grand-père ne partage pas ce qu’il a appris de la vie, il revient sur l’histoire de la famille. Et c’est là que le bât blesse… Le grand-père est obsédé par la question de Dieu, et sur ce point je le lis certainement tout aussi attentivement que son petit-fils l’écoute. Cependant, lorsqu’il reprend toute la généalogie familiale, jusqu’à l’Ancien Testament – heureusement réadapté par ses soins – qu’il reprend toute l’histoire familiale pour identifier lesquels de ces ancêtres étaient juifs, lesquels parmi les convertis au christianisme avait ou non pu maintenir la foi juive dans la lignée, etc. , là, j’ai dû m’accrocher – mais pas capituler ! – et j’avoue avoir hésité à abandonner le livre avant son dernier tiers. Sur un roman de 200 pages, je n’ai pas su apprécier ces « vies parallèles » – pour reprendre le titre d’un autre roman de Péter Nádas. Si j’ai compris le lien, je n’en ai pas moins perdu plus d’une fois le fil de ma lecture – certes, je n’aurais peut-être pas dû le lire dans les transports en commun, certains auteurs nécessitent un minimum de concentration…

Je n’ai pas abandonné. J’ai continué, laissé passer les épisodes bibliques, médiévaux et que-sais-je-encore pour revenir à notre petit homme et à la conclusion du roman… que je ne vous dévoilerai pas, mais qui a largement su me faire oublier mes déceptions de mi-roman !

Pour conclure cet article, Péter Nádas est un auteur à découvrir. Je n’ai pas lu ses autres romans, et j’avoue que je les appréhende un peu : les quelques 1500 pages de ses Vies parallèles risquent de m’être un peu indigestes. Cela dit La fin d’un roman de famille étant son premier roman, les « digressions » de ses autres écrits sont peut-être mieux réussies ou sauront me parler d’avantage. A ce propos, si vous les avez lu, je veux bien lire vos avis et conseils…

Ce livre est chroniqué dans le cadre du Challenge Petite BAC 2015 et du Challenge Tous Risques d’Aaliz – que je remercie d’ailleurs, j’adore ce challenge qui bouscule un peu mes habitudes. 😉

D’autres billets sur Péter Nádas :