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Les sonnets à Orphée – Rainer Maria Rilke

Ces sonnets ont été écrits au début de l’année 1922. Inspiré par la mort tragique de la jeune danseuse Véra Oukama-Knoop, Rilke couche sur papier les 26 premiers sonnets à Orphée qu’il envoie à la mère de Véra. C’est à cette même période qu’il achève les Elégies de Duino. Après quoi, il rédige 29 autres sonnets formant aujourd’hui la deuxième partie du recueil.

Critiquer un poète tel que Rilke me semble extrêmement compliqué, voire complètement absurde sachant que je ne lis pas l’allemand. Pour cette chronique, je choisis donc l’esquive et prends le parti de comparer deux traductions : celle de J.-F. Angelloz chez Flammarion, et celle de Roger Lewinter republiée récemment aux Éditions Héros-Limite.

Les deux ouvrages ne se ressemblent pas dans leur forme même. Le premier, de la taille d’un livre de poche, dont la couverture est illustrée avec le tableau de Pablo Picasso Acrobate et jeune Arlequin, comprend à la fois une traduction des deux parties des Sonnets à Orphée, mais également celle des Elégies de Duino, accompagnés d’une préface et de notes particulièrement développées. Le second, beaucoup plus fin, arbore une couverture plus discrète mais non moins raffinée, des feuillages en filigrane verts sur fond vert. Le livre n’est pas encore ouvert que le ton est donné : le texte avant tout. Et pour cause, seuls les 26 premiers sonnets écrits à l’annonce de la mort de Véra sont traduits ici, aucune préface, aucune note. Chaque recto de page présente un poème, une simple numérotation vient combler les pages blanches en regard. Ici, on ne parle pas de traduction, mais de « restitution métrique ».

Concernant le contenu, la traduction de J.-F. Angelloz et la restitution de R. Lewinter sont très différentes. Si celle de J.-F. Angelloz est très fluide, très « française », celle de R. Lewinter accroche d’avantage le regard et perturbe le lecteur. Elle nécessite d’avantage d’attention à la lecture, il faut reconstruire le sens des phrases qui n’est plus donné aussi facilement que dans le texte d’Angelloz. R. Lewinter a visiblement souhaité s’attacher à la métrique, il a souhaité conserver, coûte que coûte, le nombre de pieds de chaque vers de R. M. Rilke. Les conséquences s’en ressentent sur les constructions de phrases. Le sens du texte devient beaucoup plus difficile à saisir pour un francophone, et nécessite d’avantage d’attention de la part du lecteur.

Je suis par ailleurs très attachée à ma langue natale, et surtout au rythme fluide d’une certaine poésie française. Sans même saisir leur sens, j’aime à me laisser bercer par la musique des mots. Si la ponctuation abondante de R. Lewinter permet de s’arrêter sur chaque mot pour en soupeser le sens, elle vient aussi rompre cette musique et me déstabilise. Et pourtant, ne se rapproche-t-il pas d’avantage de la musique allemande en choisissant de respecter la métrique ?

Traduit par R. Lewinter

Je me surprends à m’interroger sur la construction de cette musique de la poésie : respecter le nombre de pied et interrompre le rythme ainsi produit par une nouvelle ponctuation, qui n’existe pas dans le texte allemand, est-ce toujours respecter la musique originelle ? Peut-être me faut-il réapprendre à lire la poésie pour s’extraire de cette ponctuation, qui si elle aide à saisir le sens, vient rompre le rythme de lecture ? Peut-être, surtout, vaut-il mieux apprendre l’allemand pour apprécier à sa plus juste valeur l’œuvre de Rainer Maria Rilke ! Dans l’immédiat, je ne peux que lire et comparer deux traductions pour tenter de saisir quelque chose de l’œuvre originale et apprécier à sa juste valeur l’immense travail des traducteurs qui choisissent chacun leur angle d’approche, et nous propose cette diversité d’interprétations.

En comparant les deux traductions, j’aurais aimé parfois combiner les vers de l’un avec ceux de l’autre pour reconstituer ou réagencer une nouvelle traduction, qui proposeraient à son tour sa propre interprétation de l’œuvre.

Je vous retranscrit ci-dessous, afin d’illustrer mon propos, le texte original du premier sonnet ainsi que ses deux traductions :

Œuvre originale–Da stieg ein Baum. O reine Uebersteignung !
O Orpheus singt!O hoher Baum im Ohr !
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweignung
ging neuer Anfanf, Wink und Wandlung vor.–

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist ;
und da ergab sich, dass sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören, Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelsterm Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da shufst du ihnen Temple im Gehöhr.

Traduction de J.-F. Angelloz–Alors un arbre s’éleva. O pure élévation !
O chant d’Orphée ! O grand arbre dressé dans l’oreille !
Et tout se tut. Pourtant, au sein même de l’unanime silence
s’accomplit un nouveau recommencement, signe et métamorphose.–

Des animaux de silence s’arrachèrent à la forêt,
claire et libérée, des gîtes et des nids ;
et il apparut alors que ni la ruse,
ni l’angoisse ne les rendait à ce point silencieux,

Mais le désir d’entendre. Rugissement, cris et bramements
semblaient petits dans leurs cœurs. Et là ou jusqu’alors
il y avait à peine une hutte pour accueillir un tel chant,

un pauvre abri, né du plus obscur désir,
avec une entrée dont les montants tremblent,
là, tu leur créas dans l’ouïe des temples.

Traduction de R. Lewinter–Un arbre, là, monta. O pur surmontement !
O, or, chante Orphée ! Arbre, dans l’oreille, haut !
Et, tout, fit silence. En ce silence pourtant,
départ s’engageait autre, commencement, signe !–

Bêtes d’impassibilité, de nids, de gîtes,
éparse, claire, de la forêt débuchaient,
et il advînt, que, là, non, en elles, de ruse,
non plus que de crainte, si légères, étaient,

mais, d’entendre. Petits, en leur cœur, paraissaient,
rugissement, brame, cri. Et, à peine encore,
qui cela, reçût, où même n’était de hutte,

à notre soin le plus obscur, refuge donné
qui, ouvert, tel branchage, frémissant se dresse,
là, un temple tu leur créas, dedans l’ouïe.

C’est avec grand plaisir que j’ai découvert ces poèmes de R. M. Rilke que je n’avais encore jamais lus, et que je me suis prêtée au jeu de la comparaison de ces deux interprétation. J’en ressors plus riche, d’avantage consciente de la touche personnelle de chaque traducteur, et de la diversité des angles d’approches d’un texte et de ses interprétations possibles.

Pour ouvrir cet article sur d’autres lectures, je vous propose les Élégies de Duino, toujours de R. M. Rilke, que j’ai découvert il y a quelques mois dans la traduction de Maximine. J’en garde un souvenir de très grand apaisement que j’aurais aimé être capable de vous faire partager, et que je regrette un peu de n’avoir pas su retrouver dans Les sonnets à Orphée.

Cette chronique correspond à la lettre R du Challenge ABC Critique de Babelio.