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Phèdre en Inde – Jean-Christophe Bailly

Autant être honnête, la sélection de L’Europe des écrivains pour représenter la France ne m’inspirait pas vraiment. Un peu par dépit, je suis allée extirper des réserves de la bibliothèque de la Part-Dieu ce vieil exemplaire de Phèdre en Inde : je suis dans une phase « re-découverte de l’Inde honnie » et le sujet semblait correspondre à mon état d’esprit du moment. Contre toute attente, je n’ai absolumennt pas été déçue du voyage et il se pourrait même que Jean-Christophe Bailly contribue à me réconcilier avec l’Inde – avec un grand I, cette indomptable colorée, cette insoumise écrasée, cette reine prostituée, cette spirituelle traînée et si veinale déesse – bref, j’ai des comptes à régler et la blessure est infectée, je m’égare.

Phèdre en Inde est un carnet de voyage publié en 1990. L’auteur y raconte son expérience de metteur en scène alors qu’il avait pour mission de faire jouer Phèdre de Jean Racine en hindi et en Inde. Tout un programme, qui n’est pas sans rappeler celui de Sorj Chalandon dans Le quatrième mur dont le narrateur a pour ambition de monter Antigone de Jean Anouilh au Liban avec des acteurs de tous bords (druze, juif, maronite, palestinien…). L’enjeu politique est nettement moindre avec J.-C. Bailly. Si les amoureux de Racine s’y retrouveront peut-être – je crois n’avoir jamais lu Racine mea culpa – pour ma part, ce sont bien les impressions indiennes de l’auteur qui m’interpellent, que je redécouvre, me surprennent, que je revis comme s’il s’agissait des miennes, dans toute la simplicité du touriste ignorant, avec la qualité littéraire propre à la plume d’un écrivain :

« 19 août, Paris

La prévision selon laquelle on ne rentre pas intact d’un pays comme l’Inde se vérifie mais pour ainsi dire simplement, sans aucun effet spectaculaire. Quelques centimètres peuvent séparer sur ce carnet plusieurs milliers de kilomètres, nous y sommes habitués – mais la pensée, ou du moins cette aire de réflexion qui accompagne et suit le regard, n’a pas encore pu intégrer la violence et la vitesse des déplacements que l’avion rend possibles. Si accoutumé que l’on puisse être de ces déplacements, il reste surprenant et incompréhensible de retrouver le trottoir parisien en se disant « hier j’étais à Delhi » ou ailleurs. »

Pour tenter de rester un minimum objective, il est très probable que l’intérêt que je porte à ce récit réside d’avantage dans mon expérience personnelle que dans une véritable surprise littéraire. Les anecdotes de voyage, la calligraphie, les références à Louis Renou, au kathakali, sont autant de détails me renvoyant à mes propres voyages, et à mes études ou rencontres bonnes ou mauvaises.

« Les danseuses portent aux chevilles des chapelets de grelots qui soutiennent toute la danse. Le kathak est un art de figures, un art codé, un art de la ponctuation : les mouvements ont une force ascendante puis s’achèvent brusquement comme en apnée. Il y a dans les parties purement rythmiques surtout, le prodige d’une harmonie absolue entre les mouvements du corps et les pulsations de la matière musicale. Alors que très souvent la danse donne l’impression de n’être capable que de longer la musique, le kathak la sculpte, l’incarne, la dirige. »

Cette lecture que je redoutais aura finalement été une jolie surprise et une belle plongée dans le passé. Un grand merci à Sandrine, une fois encore, pour m’avoir heureusement incitée à aller là où je ne voulais pas.


Phèdre en Inde – Jean-Christophe Bailly
Plon, 1990, 180 p.


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