Archives du mot-clé famille

Mémoires d’une jeune fille rangée – Simone de Beauvoir

9782070355525fsJe remonte la piste « Didier Eribon » et me voilà plongée dans cette étrange autobiographie, bien loin de mes préoccupations premières. Mémoires d’une jeune fille rangée retrace les premières années de la philosophe Simone de Beauvoir de la naissance à sa rencontre avec Jean-Paul Sartre.

Avant toute chose je suis frappée par le rythme, extrêmement régulier, et par le style que je qualifierais de distingué, à l’image de la jeune fille décrite. Je suis entrée dans le récit sans aucun à priori, ignorante de la vie de l’auteur. Je sais par ailleurs que ce livre a marqué nombre de lectrices. Le rapport de Simone de Beauvoir à la littérature et à la philosophie, son indépendance d’esprit dans un cadre social et familial étriqué, ses choix amicaux, ses questionnements sur le mariage et les études, son ennui, interpellent. Cela dit, je n’ai pu me défaire de l’idée tout au long de ma lecture que j’avais sérieusement affaire à des problèmes de petite bourgeoise, certes bien réels mais pour lesquels ils m’étaient bien difficiles de me sentir concernée. Sans cesse, j’ai attendu la révolte, les cris, une réponse au carcan qui s’impose par cette indéniable régularité du rythme, en vain semble-t-il. Quoique les limites soient en permanence repoussées discrètement et presque naturellement, l’explosion ne se produit pas et ma patience est mise à rude épreuve. Je reste sur ma faim, interpellée mais inassouvie.


Mémoires d’une jeune fille rangée – Simone de Beauvoir
Folio, 2008, 473 p.
Première publication : Gallimard, 1958


Challenges concernés

Challenge Multi-défis : un livre dont l’action se déroule dans le passé

Retour à Reims – Didier Eribon

retour_a_reims_livreLa dédicace d’En finir avec Eddy Bellegueule me faisait découvrir le nom de Didier Eribon. Depuis, Retour à Reims m’a été conseillé à plusieurs reprises par des personnes très différentes et généralement au goût assez sûr. Moi qui espérait prendre mes distances avec l’amertume d’Edouard Louis, j’en suis tout de même venue à lire son mentor. Sociologue renommé, homosexuel, et issu des classes ouvrières, le parcours de Didier Eribon fait effectivement écho à celui du jeune romancier.

Retour à Reims est une autobiographie sous forme d’essai mêlée d’éléments sociologiques. Il permet à son auteur de revenir sur son enfance et son parcours universitaire. Si en tant que sociologue, Didier Eribon s’est largement penché sur la question homosexuelle, celle des classes populaires est bien d’avantage au cœur de ce livre. Il y retrace les différentes étapes de sa vie, son propre transfert de classe et la manière dont il a été perçu par son entourage, la manière aussi dont il s’est distancié de sa famille. Son identité homosexuelle est abordée comme étant une des clés de son évolution intellectuelle et culturelle. A plusieurs reprises, il fait état du « mur de verre » auquel il a dû se heurter – et auquel toute personne faisant l’expérience d’un changement de groupe social se heurte – parce qu’il n’avait pas les codes de ce nouveau milieu. Il met en avant la manière dont les goûts sont modelés par l’environnement social : comment un fils d’ouvrier jugera presque systématiquement ridicule la représentation d’un opéra, summum du raffinement dans d’autres milieux. Avec recul et justesse, il revient sur son propre comportement, proche du snobisme, au début de sa vie étudiante lorsque, par exemple, il ne pouvait pas comprendre que ses camarades issus de classes aisées s’intéressent au football, sport largement répandu et apprécié dans les milieux ouvriers.

La force de Retour à Reims s’exprime dans l’absence de jugement, Didier Eribon – en bon scientifique – se contente d’observer à la fois ses propres réactions et celles de son entourage. Il constate l’existence de frontières psychologiques entre les différentes milieux sociaux et culturels, et par ce simple constat il fait à mon sens œuvre de résistance en invitant le lecteur à la réflexion. Loin de toute naïveté, Didier Eribon n’enjolive pas à posteriori le milieu dont il est issu, il en reconnaît les incohérences, notamment politiques – du vote communiste à la montée de l’extrême-droite – et endosse la casquette du sociologue pour développer ces questions. Il travaille ainsi à décrire les mécanismes de domination de classes et leur influence sur l’individu et sur le groupe auquel il appartient.

Retour à Reims est indéniablement un livre utile à tous – quelque soit la classe dont il est issu – , il m’invite surtout à creuser cette question du passage d’un environnement social à un autre, la manière dont les codes sont brisés ou intégrés, à comprendre plus largement la nature de ce fameux « mur de verre » entre soi et les autres. Notamment, je m’interroge sur cette transformation qu’ont connu les femmes du XXème siècle, de mère au foyer à travailleuse indépendante. Si l’identité sexuelle a pu impacter l’évolution culturelle et sociale de Didier Eribon, quid de l’identité sexuée dans d’autres milieux sociaux ?


Retour à Reim – Didier Eribon
Flammarion, 2010, 248 p.
Première publication : Fayard, 2009


Challenges concernés

Challenge multi-défis 2016 : un livre dont le titre comporte un nom de lieu

photo-libre-plan-orsec-2

Tu es une rivière – Chi Li

cvt_tu-es-une-riviere_3350Des trois romans de Chi Li que j’ai lu ces derniers mois, celui-ci est le plus ancien, publié pour la première fois en Chine en 1995, il a été traduit et diffusé en France en 2004 grâce aux éditions Actes Sud. Alors que Les sentinelles des blés et Trouée dans les nuages sont focalisés sur des périodes précises et charnières de la vie de leurs protagonistes, Tu es une rivière s’étend sur 25 ans et retrace le destin de tous les membres d’une famille à partir du décès prématuré du père à la veille de la Révolution Culturelle jusqu’à celui de la mère des années plus tard. On suit ainsi le destin de Lala mère célibataire de huit enfants aux ressources matérielles considérablement réduites. Fermement décidée à rester libre de ses choix, Lala refuse de se remarier et affronte au cours des ans la famine, la maladie, la folie de ses enfants, leur enrôlement au Parti ou leur départ pour les campagnes imposé par la Révolution qui gronde en permanence en arrière-plan.

Je m’attendais à lire un portrait de femme forte, fière quoique blessée par la vie, idéal peut-être aussi. C’était sans compter le sens de la nuance de Chi Li. Lala est une bien piètre mère dont les sursauts d’amour pour ses enfants sont trop rares pour être suffisants. Elle m’a semblé odieuse jusque dans ses moments de faiblesse, les difficiles relations qu’elle entretient avec sa fille aînée sont impitoyablement justifiées. En surfant sur Babelio, j’ai constaté que ce livre est tagué avec les mots-clés « douceur » et « compassion ». Si la douceur transparaît toujours dans le style de l’auteur malgré la noirceur des propos rapportés, j’ai bien du mal à discerner la compassion ici. Et pourtant, elle y est effectivement, marque indéfectible de Chi Li. Les rivalités au sein de la famille, les drames intimes sont dépeints avec autant de justesse et d’intensité que la cruauté des faits est décrite avec douceur et simplicité.

◊ Mes autres lectures de Chi Li sont recensées ici et l’incipit de Tu es une rivière est  ◊


Tu es une rivière – Chi Li
traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut

Babel, 2006, 200 p.
Première traduction française : Actes Sud, 2004
Première publication : Ni shi yitiao hé, Jiangsu wenyi chubanshe, 1995


Challenge concerné

Challenge multi-défis 2016 : un récit historique asiatique

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

en-attendant-bojanglesAttention pépite ! On me l’a conseillé, je l’ai offert, on me l’a re-conseillé, je me le suis offert, aussitôt lu, dégusté, dévoré, terminé, endeuillé… qu’il est difficile d’abandonner ce livre ! Je suis en panne de lecture depuis dix jours ! Je tergiverse, controverse, détourne, retourne, tente la poésie, les essais… Aucun roman ne pourrait donc être lu après « Bojangles » ?

Le premier opus d’Olivier Bourdeaut a déjà fait 20 fois le tour de la blogosphère et des médias en tout genre, le succès est mérité c’est indéniable ! En attendant Bojangles, c’est le regard croisé d’un enfant et d’un mari sur la folie de sa mère, de sa femme. A travers cette histoire de famille, une vision complètement déjantée et libertine de la vie est dépeinte à un rythme effréné. En attendant Bojangles n’a aucune patience, il dévore chaque seconde, il jouit de tout à l’extremum, il refuse la moindre miette de monotonie ou de normalité, il frise le soleil, sombre dans les abysses… et m’entraîne dans des montagnes russes émotionnelles comme jamais un roman ne l’avait fait jusqu’à maintenant. J’ai ri à haute voix, pleuré sincèrement, et vécu intensément chaque ligne du récit.

L’incipit est ici. Je ne vous en dis pas plus et recommande mille fois !


En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut
Finitude, 2015, 159 p.


Challenges concernés

Challenge Multi-Défis 2016 : un livre dont le narrateur est un enfant

logo-non2bchallenge2b2015-20162b-2bcopie

 

Nos mémoires apprivoisées – Valérie Cohen

51e8jx7gohl-_sx195_Le mois belge bat toujours son plein et je suis dans les temps pour vous parler de ce titre de Valérie Cohen, offert par Cyve il y a plus d’un an maintenant… Visiblement, elle s’acharne, elle aussi, pour faire circuler la culture belge au-delà de ses frontières ! 😉

Nos mémoires apprivoisées est le récit d’une rencontre improbable et fructueuse entre un vieux grincheux solitaire, sa journaliste de fille Claire, et la mystérieuse Audrey fraîchement sacrée miss Sans Domicile Fixe quelques mois après sa fuite du foyer familial. Adepte fervente des Témoins de Jéhovah, la mère de la jeune fille en a oublié le bien-être de ses enfants et leur a fait subir le pire. Le défi de rendre cohérent un tel micmac romanesque était extrêmement risqué, me semblait-il, il est pourtant savamment relevé ! Valérie Cohen sait manifestement allier le style et la construction littéraire pour permettre au lecteur d’effeuiller progressivement les carapaces bien accrochées de ses tendres personnages aux vies bousculées.

A son rythme, avec ses hésitations, ses blocages et ses élans de confiance, la rencontre se crée entre les protagonistes et prend tout son sens à l’échelle des destins individuels puis de la grande histoire en abordant le sujet sensible de la Shoah. L’ensemble, relativement scolaire, échappe toutefois aux jugements trop manichéens.

Une belle découverte en territoires belge et niçois !


Nos mémoires apprivoisées – Valérie Cohen
Editions Luce Wilquin, 2012, 190 p.


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un livre reçu pour un anniversaire

Le réservoir était vide – Frédéric Garage

P1060930 (2)Frédéric Garage est un hétéronyme de Damien Verhamme. Offert avec Un bon à rien est capable de tout, j’ai lu les deux livres à la suite l’un de l’autre. Ce deuxième rendez-vous avec l’auteur aura été nettement plus agréable.

Assumant des objectifs militants, Frédéric Garage décrit ici le quotidien d’un homme au foyer avec quatre enfants à charge, dont la femme est partie en se délestant de toutes ses responsabilités de mère au profit d’une crise d’indépendance que le narrateur espère passagère. En somme, un cadre inversé des situations couramment rencontrées dans la vie réelle.

Le récit court tout au long de ses 78 pages dans une litanie incessante de taches ménagères, d’organisation minutée et de volonté d’être à la hauteur de ces petits et grands bambins bousculés par la vie. Les mères au foyer esseulées se retrouveront peut-être dans cette critique sociétale, les pères célibataires apprécieront certainement d’être représentés dignement sans devenir objet de caricature. Pour ma part, je souligne le choix de la couverture de l’ouvrage qui sait allier réalité quotidienne, délicatesse et perspective poétique.


Le réservoir était vide – Frédéric Garage
Editions 100, 2015, 78 p.


Challenges concernés

Challenge multi-défis 2016 : un livre dont la couverture m’a fait craquer

Césarine de nuit – Antoine Wauters

wautersEn guise de préparation du mois belge d’Anne et Mina, Lili m’avait chaudement recommandé les écrits d’Antoine Wauters, surtout Sylvia et Nos mères. Les contraintes de disponibilité de la bibliothèque municipale de Lyon m’auront d’avantage fait penché pour Césarine de nuit. Rien que le titre me donnait déjà envie.

L’objet-livre édité par Cheyne est une petite merveille de couleur, de reliefs cartonnés et de choix typographiques. Une dizaine de lignes forment à chaque page du récit un micro-poème en prose. Le tout forme un magnifique roman en trois temps retraçant la vie de deux enfants, deux jumeaux, Césarine et Fabien, qui grandiront dans un monde qui visiblement ne veut pas d’eux dès la naissance et pour le reste de leur vie.

Césarine de nuit est très déroutant. Antoine Wauters manie une écriture extrêmement douce et poétique pour signifier la violence inconcevable de la vie de rue, la prostitution, l’asile psychiatrique, la torture, imposés à de jeunes enfants, devenus adolescents et adultes. Le flou est de mise. Si les raisons de cette déchéance sociale sont rapidement ébauchées, l’injustice croissante frappant leur amour fraternel ne souffre aucune justification. Le lecteur, jusqu’à la dernière page, reste spectateur sonné par le paradoxe du ton adopté et du sujet désespéré.

Elle veille assise à la fenêtre, non
loin de voir, par là, couler le fleuve
en la grande ville. Césarine bleue de
nuit, petit ventre ronflant, petit corps
encrassé qu’on garde sous nos yeux,
très tendre en son empire. Ne sait
rien des douleurs à venir, de Fabien
ventre à terre et de ses os brisés. Il
lui faudra faire chemin d’abandon,
de renonce. Fendre la joie, le fil
aimant, sa vie au bois comme l’eau
vive. Elle partira vide.

Un grand merci à Lili pour cette lecture hors norme en espérant revenir rapidement vers vous avec d’autres titres de l’auteur.


Césarine de nuit – Antoine Wauters
Cheyne, 2012, 124 p.


Challenges concernés

Lecture commune avec Lili et Anne
Challenge Multidéfis 2016 : Un livre dont l’histoire se déroule dans un milieu hostile

Cent ans de solitude – Gabriel García Márquez

quiz_100-ans-de-solitude_4040Le comble du luxe de lecteur : lire Cent ans de solitude dans un bus sillonnant les Andes colombiennes. Je l’ai fait ! Et j’en garde un souvenir mémorable quand bien même je n’aurais pas poussé mon périple jusqu’au village de Macondo – s’il avait réellement existé. Cette lecture date déjà de mai 2015 et je vous l’avais mentionnée dans mes coups de cœur de fin d’année sans jamais prendre le temps de développer mes impressions.

Cent ans de solitude correspond à ma première immersion – hautement réussie – dans l’univers foisonnant du prix Nobel de littérature de 1982. Je suis encore surprise qu’un simple objet-livre de 460 pages ait pu m’entrainer si loin géographiquement et temporellement. J’ai traversé un siècle d’histoire, me suis liée d’amitié avec chaque membre de la famille Buendia, me suis perdue dans la frénésie des noms, ivre de tant de détails réalistes, frisant tout à la fois le fantastique, me surprenant à trouver cette frontière naturelle. Rarement un roman m’aura permis d’accéder de la sorte à la découverte de l’autre, m’invitant à devenir observateur extérieur des membres de cette étrange famille. Je suis habituellement d’avantage tournée vers les récits introspectifs, et je m’étonne avec Cent ans de solitude à me sentir totalement concernée par les choix, les erreurs, les départs et les retours, les réussites de ceux qui font la vie du village de Macondo. Je suis transportée dans l’Histoire, sensible aux histoires, inquiète, joyeuse, apeurée ou attristée, enthousiaste, esseulée, effondrée, extasiée au rythme des solitudes bousculées façonnant la vie des Buendia.

Et que vous dire enfin de la langue de Gabriel García Márquez ! Elle vous entraîne dans une danse effrénée, riche de mille détails, constituant un destin unique en quelques phrases à peine, alternant l’intime et l’historique, le quotidien et le formidable, la sagesse et la folie… Cent année de solitudes indiviuelles ou collectives brassées dans un style ravageur, se prêtant à tout propos, se renouvellant incessamment…

« Et si quelqu’un se trouvait là, elle lui expliquait :

– ça me rend heureuse de savoir les gens heureux dans mon lit.
Jamais elle ne faisait payer ce genre de service. Jamais elle ne refusait cette faveur, et pareillement ne la refusa jamais aux innombrables hommes qui la cherchèrent jusqu’au crépuscule de sa maturité, sans lui donner argent ni amour, mais seulement parfois du plaisir. Ses cinq filles, héritières d’une si ardente semence, se perdirent dès l’adolescence par les chemins scabreux de la vie. Des deux garçons qu’elle parvint à élever, l’un mourut au combat dans les troupes d’Aureliano Buendia, l’autre fut blessé et capturé à l’âge de quatorze ans, alors qu’il essayait de voler un grand cageot de poules dans un village du marigot. »

Quel court extrait pour mille destins bien plus vastes et pas moins misérables… J’espère seulement avoir suscité chez vous le désir de lire à votre tour Cent ans de solitude.


Cent ans de solitude – Gabriel García Márquez
traduit de l’espagnol (Colombie) par Claude et Carmen Durand
Points, 1995, 460 p.
Première traduction française : Editions du Seuil, 1968
Première publication : Cien años de soledad, Editorial Sudamericana, 1967


Challenges concernés

Challenge multi-défis 2016 : une fresque familiale

f889b-chili1

Les sentinelles des blés – Chi Li

u9782330051228Les sentinelles des blés, c’est l’histoire de Mingli, une mère de famille chinoise qui décide un matin de ne pas aller travailler, allant à l’encontre de l’avis de son mari, afin de partir à Pékin retrouver sa fille adoptive, Rongrong, dont elle est sans nouvelle depuis trois mois :

« Hier, on n’en était encore qu’à un peu plus de deux mois. Et depuis il ne s’est écoulé que quelques heures. Ça n’a pas tout changé quand même ? – Mais si […]. Il y a pour tout un seuil critique au-delà duquel tout changement quantitatif provoque un changement qualitatif. Trois mois, ce ne sont pas seulement deux mois et quelques jours. »

Surtout, ce récit à la première personne, vu sans cesse du point de vue interne de Mingli, rapporte le quotidien et les pensées d’une femme hypersensible et prisonnière d’une société patriarcale et d’un époux qui ne veut rien entendre à toute réflexion qui ne reposerait pas sur un raisonnement exclusivement cartésien. Dans Les sentinelles des blés, le lecteur découvre les intuitions à priori absurdes à l’origine des réactions impulsives de Mingli, il comprend toutes les émotions qui traversent le personnage principal, ses peurs et angoisses irraisonnés, tout le passé aussi qui la constitue, dont ses souvenirs d’enfance avec la mère biologique de Rongrong.

En prenant la décision de partir seule pour Pékin, Mingli s’offre une parenthèse de liberté dans sa vie parfaitement chronométrée, elle rencontre ceux qui font la vie de sa fille adoptive et se confronte à d’autres modes de fonctionnement. Elle se dépasse elle-même et dépasse le cadre établi autour d’elle par sa famille ou son employeur.

En lisant ce livre, j’ai d’abord eu le sentiment d’une lecture légère et rafraîchissante, simple dans sa construction, un bon moment… Mais plus j’y repense pour écrire ce billet, plus je perçois toute la sensibilité et la démarche de Mingli, extraordinaire dans son quotidien invisible, plus je prends conscience de la révolution intérieure décrite tout au long du roman.

Les sentinelles des blés est ma première approche de l’auteur chinoise Chi Li mais j’y reviendrai très certainement lorsque le besoin d’une lecture apaisée se fera ressentir.


Les sentinelles des blés – Chi Li
roman traduit du chinois par Angel Pino et Shao Baoqing
Babel, 2015, 157 p.
Première traduction française : Actes Sud, 2008
Première publication : Kanmainiang, Revue Dajia, 2001


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un livre avec un végétal dans le titre

La couverture du soldat – Lídia Jorge

Le 27 mai dernier, dans le cadre des Assises Internationales du Roman, Lídia Jorge était invitée à la bibliothèque de la Part-Dieu. Cette belle conférence – à laquelle je suis arrivée en retard, mea culpa – aura été l’occasion de me voir offrir un exemplaire dédicacé de La couverture du soldat – je suis une femme chanceuse 😀 – et de découvrir cette auteur portugaise, à nouveau à l’honneur ce soir dans l’émission diffusée sur Arte, L’Europe des écrivains – je salue dans la foulée Sandrine pour notre rendez-vous quasi hebdomadaire.

L’objet de la conférence du printemps dernier était Les mémorables, mais les quelques digressions de l’auteur sur La couverture du soldat m’incitait d’avantage à la lecture de ce précédent opus publié chez Métailié. Quelle joie de me le voir offrir de manière tout à fait impromptue quelques jours plus tard ! Largement inspiré de l’enfance de l’auteur, La couverture du soldat déroule le fil de la relation privilégiée nouée entre un oncle et sa nièce, qui s’avèreront très rapidement être un père et sa fille. Cette chronique familiale tient avant tout sa force de l’écriture de Lídia Jorge, des effets de va-et-vient, de répétitions et des retours en arrière, jouant de la première ou de la troisième personne selon le point de vue du narrateur, déroutant le lecteur pour mieux lui laisser apprécier la finesse des relations étroites et complexes entre les personnages. Un même épisode est rapporté à plusieurs reprises, à différentes étapes du roman, et chaque fois est l’occasion de préciser et d’éclairer autrement et plus complètement l’anecdote, de la relire à la lumière d’un élément nouvellement dévoilé dans les pages précédentes. La construction des phrases est extrêmement fluide et entrainante. Energique, le rythme pousse malgré lui le lecteur vers l’avant tout en le nourrissant d’un récit dense et détaillé sur un secret familial latent dont tous ont conscience mais dont personne ne parle ; deux histoires d’amour magnifiques et étouffées : criante et malvenue entre un homme et une femme, clandestine, poignante et silencieuse entre un père et sa fille. Et finalement, prégnantes et décisives pour l’ensemble de la famille, de la fratrie aux grand-parents.

Je vous livre l’incipit en espérant provoquer en vous le désir de lire la suite :

« Comme la nuit où Walter rendit visite à sa fille, ses pas s’arrêtent à nouveau sur le palier, il se déchausse contre le mur avec l’agilité d’une ombre, il s’apprête à gravir l’escalier et je ne peux l’en dissuader ni l’arrêter pour la simple raison que je désire qu’il atteigne vite la dernière marche, qu’il ouvre la porte sans frapper et franchisse le seuil étroit sans dire un mot. Et c’est ainsi que les choses se passèrent. Le temps de reconstituer ses gestes ne s’étaient pas écoulé que déjà il était au milieu de la pièce, ses chaussures à la main. Il pleuvait en cette lointaine nuit d’hiver sur la plaine de sable et le bruit de l’eau sur les tuiles nous protégeait des autres et du monde comme un rideau tiré qu’aucune force humaine n’aurait pu déchirer. Autrement, Walter ne serait pas monté et ne serait pas entré dans la chambre. »

Ces premières phrases tendues et fragiles me replongent dans le récit fébrile de cet amour filial interdit et m’invite à renouer avec lui, le remettre en lumière. La couverture du soldat est un livre à lire et relire pour le redécouvrir incessamment et en saisir toute la finesse.


La couverture du soldat – Lídia Jorge, traduit du portugais par Geneviève Leibrich
Metailié, 2004, 223 p.
Première traduction française : Métailié, 1999
Première publication en portugais : 1998


Challenges concernés
(cliquez sur les images pour les détails)