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Les intelligences multiples – Howard Gardner

41qxw4ra4yl-_sx362_bo1204203200_Enfin un peu d’objectivité !

Après plusieurs lectures ayant d’avantage trait au développement personnel qu’au discours scientifique, je tente d’éclaircir la définition de l’intelligence en me tournant vers le spécialiste de la question, j’ai nommé Howard Gardner, fondateur de la théorie des intelligences multiples. Contrairement à ce que laisse présager le titre de cet ouvrage déjà daté, celui-ci n’est pas un exposé de ce que sont les sept formes d’intelligence identifiées par H. Gardner. Si le chapitre 2 est entièrement consacré à leurs présentations, l’ensemble de l’ouvrage vise plutôt à questionner cette théorie pour contribuer au développement de toutes les perspectives qu’elle implique. Tout au long du chapitre 3, l’auteur s’échine à répondre aux questions soulevées par les curieux, détracteurs, et autres rigoureux savants. Le chapitre 4 est à mon sens le plus intéressant. Au sept intelligences musicale, logico-mathématique, kinesthésique, langagière, spatiale, interpersonnelle et intra-personnelle, Howard Gardner argumente en faveur d’une huitième intelligence naturaliste, et s’interroge sur la définition d’une intelligence spirituelle qu’il ne reconnaît pas en tant que telle, mais qui pourrait se décliner en intelligence existentielle. L’intelligence morale intrinsèquement dépendante de la société dans laquelle elle se développe fait l’objet d’un cinquième chapitre.

La deuxième partie de l’ouvrage intéressera probablement d’avantage les éducateurs, formateurs et enseignants puisqu’elle est consacrée à l’évaluation contextualisée de ces différents types d’intelligence, par opposition à l’évaluation standardisée utilisée notamment pour les tests de QI – qui ne prennent en compte essentiellement que les intelligences langagières et logico-mathématiques.

La dernière partie ouvre des perspectives sociétales et éducatives pour la mise en pratique de ces intelligences et de leur évaluation avec l’objectif avoué de les développer autant que possible dès le plus jeune âge, pour que chacun puisse tirer le meilleur parti de lui-même. Ce dernier point me chagrine, à vrai dire. Optimiser ses capacités et celle de l’enfant… Augmenter toujours les rendements opérationnels et intellectuels de l’individu, quand bien même ceux-ci seraient langagiers, musicaux ou intrapersonnels, représente-t-il véritablement un objectif ? N’y a-t-il pas quelque chose de profondément illusoire dans cette vision du monde et de l’humain ?

Je me dois de conclure ce billet en soulignant que j’ai énormément appris à la lecture de ce livre qui m’invite à affiner encore mon intérêt résurgent pour la psychologie (mes autres lectures sur ce sujet sont ici).


Les intelligences multiples – Howard Gardner
traduit de l’anglais par Y. Bonin, P. Evans-Clark, M. Muracciole et N. Weinwurzel
Retz, 2004, 188 p.
Première publication : Multiple intelligence : the theory in practice : a reader, Basic Books, 1993


Dieulefit ou le miracle du silence – Anne Vallaeys

Dieulefit est le nom d’un village de la Drôme – c’est aussi accessoirement le lieu de vie de Lorette Nobécourt 😉 . Aujourd’hui réputé pour ses paysages magnifiques, Dieulefit est aussi l’endroit qui a vu se dérouler l’un des plus beaux exemples de solidarité de la seconde guerre mondiale. Anne Vallaeys est allée sur place pour recueillir les témoignages des anciens du village et nous rapporter « le miracle du silence ». Sous l’impulsion de Marguerite Soubeyran, Catherine Crafft et Simone Monnier, l’école de Beauvallon dont elles sont directrices accueille progressivement de plus en plus d’enfants venus d’ailleurs. L’ensemble du village dans un accord tacite maintient le secret, la secrétaire de mairie commence à falsifier les papiers, le maire ferme les yeux. D’autres réfugiés se joignent incognito à la population qui double son effectif en l’espace de quatre ans. Malgré le rationnement et les contraintes de la guerre, chacun se tait, tous partagent.

Je ne peux que saluer l’entreprise d’Anne Vallaeys pour avoir permis de mettre en lumière cet épisode de notre histoire. J’ai toutefois fait l’erreur d’ouvrir ce livre comme on ouvre un roman, en quête de savoir mais aussi d’esthétique et d’émotions. Il faut d’avantage le considérer comme un témoignage : l’auteur nous rapporte à la première personne ses entretiens avec les villageois, qui se remémorent leurs souvenirs d’enfance. Je suis restée distante, confortablement installée dans mon XXIème siècle, admirative certes, appréciant de prendre connaissance de ces faits, mais finalement et malheureusement peu impliquée personnellement. Je recommande donc ce livre aux amateurs historiens curieux de la résistance française, de l’éducation – puisque l’école de Beauvallon a, depuis, largement porté ses fruits dans le domaine pédagogique – et de l’histoire locale de la Drôme. Pour les amoureux des lettres et des émotions fortes, il faudra peut-être passer votre chemin.

Je profite de ce court billet pour remercier l’équipe du webzine Un dernier livre avant la fin du monde grâce à qui j’ai gagné cet ouvrage.


Dieulefit ou le miracle du silence – Anne Vallaeys
Fayard, 2008, 264 p.


Challenges concernés
(cliquez sur les images pour les détails)

   

Notre école a-t-elle un cœur ? – Evelyne Martini

De fil en aiguille, de Religions : les mots pour en parler à Franc-parler, du christianisme dans la société d’aujourd’hui, en déroulant la bobine « François Bœspflug », j’ai découvert le travail d’Evelyne Martini et son essai sur l’éducation : Notre école a-t-elle un cœur ?

Je l’avais repéré depuis plusieurs mois déjà sans avoir pris le temps de le lire. Le Challenge ABC Critiques est l’occasion de sauter le pas.

Evelyne Martini expose ici honnêtement, sincèrement et sans langue de bois, les conclusions d’une vie d’observations et de travail en tant que professeur de Lettres et inspectrice d’académie. L’ensemble de son ouvrage repose sur une question : Quel humain voulons nous former ? Autrement dit, sur quelle vision de l’homme repose les valeurs de l’école ? Pour répondre à cette question, elle alterne entre les exposés sur l’éducation et ses souvenirs d’enfance, orchestrés autour de trois chapitres.

Dans un premier temps, elle fait le point sur les conséquences des défaillances du système scolaire privilégiant d’avantage la compétition au respect de l’individu : élèves démotivés, malaise et lassitude des professeurs isolés.

Le deuxième point se concentre sur les tabous de l’école, la peur de l’enseignement des religions, le positivisme et sa nécessité d’objectivité permanente. Le ressenti personnel n’a pas sa place : en cours de littérature on détricote les textes pour analyser le plus finement possible les constructions grammaticales, mais on ne prend plus le temps d’apprendre à les aimer. Toute la magie du texte disparait, les questions les plus simples sont mises de côté parce qu’a priori trop naïves, au risque de passer systématiquement à côté de l’essentiel. Evelyne Martini cite en exemple un professeur – par ailleurs très compétent – qui avait éludé la question de son élève à propos du conte Barbe Bleue : « Madame, pourquoi il les tue ? ».

Le dernier chapitre intitulé « Ramener au centre » est l’occasion pour l’auteur de faire l’éloge de la concentration, de la morale, des disciplines en tant que telles, de souligner les méfaits de la dispersion et de la transdisciplinarité à l’école, de nuancer l’intérêt du numérique dans l’apprentissage et de régler ses comptes avec Harry Potter !

A propos de l’importance d’une attention soutenue, en se remémorant ses élèves planchant sur leur copie, elle écrit :

« Ils ont eu accès à cette dépossession de soi que l’intérêt porté au travail, y compris à l’école, offre comme une grâce. Quelques minutes précieuses enlevées au temps pauvre, agité et parfois triste de leur quotidien »

Je retiens de ce court essai la diversité des sujets abordés et la très grande liberté que s’autorise l’auteur. Je ne peux pas dire que j’approuve l’ensemble du discours, mais les questions et les arguments sont soulevés et proposent un vrai support pour démarrer une réflexion de fond sur ce que nous attendons de l’école et ce que nous souhaitons pour l’éducation de nos enfants : la compétition dès le plus jeune âge ou la possibilité de se construire intérieurement et socialement en respectant la particularité de chaque individu ?

En tant que professeur de Lettres, Evelyne Martini ne nous propose pas une décomposition technique des textes, elle nous invite à relire un poème de Blaise Cendrars, Quand tu aimes, il faut partir…, qu’elle joint à son essai. A travers l’anecdote de l’un de ses étudiants, elle nous rappelle comment certains textes parfois nous accrochent et nous poursuivent toute une vie.

A sa suite, je me remémore un texte de Charles Baudelaire découvert au lycée, au programme du baccalauréat – et avec lequel j’ai dû me défendre le jour J. Chaque jour de grisaille, le premier vers me revient à l’esprit, et pour le plaisir, je vous recopie aussi les suivants :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

Je conclue cet article par cette idée d’Evelyne Martini, à laquelle je tiens tout particulièrement :

«  C’est par la poésie que nous pouvons ramener les élèves – quelle que soit leur origine – au centre d’eux-mêmes, leur faire découvrir qu’il y a ce centre, à jamais »