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Comment je vois le monde – Albert Einstein – 2

Nous laissons H.A. Lorentz et continuons notre voyage avec Albert Einstein. Nous sommes le 26 décembre 1932 et nous fêtons les 70 ans du physicien Arnold Berliner. A cette occasion, A. Einstein rend hommage à son ami en publiant un article dans la revue Les Sciences Naturelles dont A. Berliner est l’éditeur. Einstein y présente une partie de sa vision du métier de chercheur :

The world as i see it - Albert Einstein

« Il n’a donc pas manqué d’arriver que l’activité du chercheur individuel a dû se réduire à un secteur de plus en plus limité de l’ensemble de la science. Mais il y a encore pire : il résulte de cette spécialisation que la simple intelligence générale de cet ensemble, sans laquelle le véritable esprit de recherches doit nécessairement s’attiédir, parvient de plus en plus difficilement à se maintenir à hauteur du progrès scientifique. Il se crée une situation analogue à celle qui dans la Bible est représentée symboliquement par l’histoire de la Tour de Babel. Quiconque fait des recherches sérieuses ressent douloureusement cette limitation involontaire à un cercle de plus en plus étroit de l’entendement, qui menace de priver le savant des grandes perspectives et de le rabaisser au rang de manoeuvre. »

C’est à la suite de ce constat qu’A. Einstein rend hommage aux travaux d’Arnold Berliner qui, en fondant Les Sciences Naturelles en 1913, a largement contribué à la diffusion de la connaissance des chercheurs à destination d’autres chercheurs mais également d’un public plus large. Nous pouvons voir là en quelque sorte les prémices de la communication scientifique (pour ne pas dire vulgarisation, terme connoté trop négativement à mon goût). A travers les actions d’Arnold Berliner, j’admire le respect d’Albert Einstein pour cet homme et j’apprécie sa volonté de rendre accessible la connaissance scientifique ; en commençant par sa propre science puisque qu’Albert Einstein a plus d’une fois publié ses écrits dans la revue Les Sciences Naturelles.

Par ailleurs, en me renseignant un peu sur la vie d’Arnold Berliner, je découvre, derrière le physicien, un juif allemand plongé dans la tourmente de la seconde guerre mondiale. L’homme était entouré d’une communauté scientifique brillante comprenant plusieurs prix Nobel (cf. Wikipédia pour les détails) et dont nombre de scientifiques était également juifs allemands (dont Einstein). En 1935, 3 ans après la publication de l’article d’Albert Einstein, Arnold Berliner se voit contraint de quitter la rédaction des Sciences Naturelles suite à la politique raciale menée par le gouvernement nazi. A cette occasion, les éditeurs de la célèbre revue britannique Nature publieront dans l‘exemplaire n°136 du 28 septembre 1935 les mots suivants :

La revue Les Sciences Naturelles fondée par Arnold Berliner

« We much regret to learn that on August 13 Dr. Arnold Berliner was removed from the editorship of Die Naturwissenschaften, obviously in consequence of non-Aryan policy. This well-known scientific weekly, which in its aims and features has much in common with Nature, was founded twenty-three years ago by Dr. Berliner, who has been the editor ever since and has devoted his whole activities to the journal, which has a high standard and under his guidance has become the recognised organ for expounding to German scientific readers subjects of interest and importance. »

Finalement, n’ayant pas pu émigrer, Arnold Berliner se suicide le 22 mars 1942 à l’âge de 79 ans suite à l’annonce de sa déportation en camp de concentration.

Quant à la revue Les Sciences Naturelles, elle existe toujours aujourd’hui et publie un numéro par mois.

En commençant ce livre d’Albert Einstein, je pensais recueillir les pensées d’un homme de science sur des sujets essentiellement personnels. Je n’imaginais pas me retrouver à ce point plongée dans la Grande Histoire…Vous me direz sans doute que c’était prévisible. Je ne peux pas m’empêcher de penser que si j’avais lu ce livre sans m’attarder sur certains chapitres comme je le fais ici, je serais sans doute passée complètement à côté de l’histoire d’Albert Einstein (et d’autant plus à côté des destinataires de ses lettres).

Je vous laisse et je retourne à mes lectures…

WE much regret to learn that on August 13 Dr. Arnold Berliner was removed from the editorship of Die Naturwissenschaften, obviously in consequence of non-Aryan policy. This well-known scientific weekly, which in its aims and features has much in common with NATURE, was founded twenty-three years ago by Dr. Berliner, who has been the editor ever since and has devoted his whole activities to the journal, which has a high standard and under his guidance has become the recognised organ for expounding to German scientific readers subjects of interest and importance.

Comment je vois le monde – Albert Einstein

Albert Einstein (1879-1955) est surtout connu pour ses travaux scientifiques et la théorie de la relativité. Ses opinions politiques et religieuses, en revanche, restent assez méconnues du grand public…Et c’est bien dommage !

Comment je vois le monde n’est pas une biographie à proprement parlé. Il s’agit d’écrits compilés pour former un recueil aussi représentatif que possible de sa vision de l’humanité. Ce recueil est composé de lettres et de discours d’A. Einstein rédigés à destination d’individus et de publics variés, essentiellement à l’époque si particulière de l’entre-deux guerres…quelque part entre l’Allemagne bientôt nazie et l’Amérique qu’il admire déjà…

Au fil de ses lettres et de ses discours, le lecteur retrace la vie de l’homme derrière celle du scientifique…une vie remplie de rencontres toutes plus riches les unes que les autres. Ce sont ces rencontres que j’aimerais retracer dans ce billet et ceux à venir…Ces rencontres qui forgent un homme…Et au travers de ces rencontres, j’espère vous faire découvrir la sagesse de l’homme.

Je vous souhaite une bonne lecture et un bon voyage au détour de la vie d’Albert Einstein !

Albert Einstein et Hendrik Antoon Lorentz, photographiés par Ehrenfest devant sa maison à Leiden en 1921

C’est dans un environnement bien triste que commence ce voyage. Nous sommes le 4 janvier 1928,  sur la tombe d’Hendrik Antoon Lorentz ; et A. Einstein vient témoigner son admiration pour ce grand homme. H. A. Lorentz est l’un des fondateurs de la physique moderne. Il est l’un des premiers à mettre en évidence la théorie de l’électron, et il pose les bases de la théorie de la relativité. Mais à l’heure de sa mort, ce n’est pas seulement ses talents de physiciens qu’A. Einstein veut mettre en évidence mais bien plutôt son oeuvre d’humaniste. En effet, H. A. Lorentz était également président de ce qui deviendra plus tard l’UNESCO. Dans ce cadre et pendant la période troublée de la première guerre mondiale, il a oeuvré pour la réconciliation et la collaboration internationale des scientifiques de tous pays. Après la guerre, il a contribué à faire supprimer des statuts du Conseil de Recherche, à vocation internationale, un paragraphe visant l’exclusion des scientifiques des puissances vaincues. Si cette victoire sur le papier n’a pas été aussi efficace qu’il l’aurait souhaité en réalité, A. Einstein profite de cet hommage funèbre pour rendre grâce à l’homme qui, au-delà des guerres, aura mis sa vie au service d’une entente amicale et féconde des savants du monde entier.