Archives du mot-clé Amour

Les braises – Sándor Márai

9782226076281gIl est de ces livres qui vous font dire « voilà pourquoi je lis ». Pour des centaines de romans ratés, une seule lecture comme celle-ci vous fait penser que vous n’avez pas perdu votre temps. Si les livres « ne contiennent que des mots et des mots et non pas la vérité » – pour reprendre Sándor Márai – Les braises pourrait bien avoir la prétention de faire exception à la règle. Rien de moins.

Je devais lire ce roman hongrois dans le cadre d’une lecture commune pour le challenge Lire le monde et j’ai pris du retard… beaucoup trop ! Les braises est un huis clos autour de l’âtre d’un château du siècle dernier entre deux amis d’enfance déjà âgés qui se retrouvent après des décennies de séparation. Leur conversation acerbe s’étale tout au long de la nuit, dévoilant progressivement au lecteur les nœuds et les rouages d’une relation dense et complexe que les années d’absence n’ont pas appauvrie. Entre amour et trahison, les deux hommes en viennent à définir leur vision de l’amitié au sens le plus noble du terme. Sándor Márai, à mes yeux, réussit à mettre en scène et en mot le sens de l’existence tel qu’il se révèle pour ses deux protagonistes, jusqu’à lui conférer un caractère universel. Ce récit m’a profondément marquée et m’amène à réfléchir intimement à la profondeur des relations que je peux nouer dans ma propre vie. Il m’ouvre des perspectives et m’invite à questionner d’éventuelles rancœurs ou trahisons, à revoir ma notion de fidélité ou de culpabilité. Les braises est une lecture extrêmement riche et pleine de sens qui offre au lecteur une réflexion approfondie sur toutes les émotions qui traversent un homme, à l’échelle d’une vie.

Je vous livre un extrait que j’espère suffisamment significatif :

« – Mon père estimait encore que l’on devait l’amitié comme un service. L’ami, pas plus que l’amant, n’a le droit d’exiger la récompense de ses sentiments… il ne devrait pas considérer comme surnaturel l’être choisi mais, connaissant les défauts de celui-ci, il devrait l’accepter avec ses défauts et toutes les conséquences de ces défauts. Ce serait l’idéal… et je me demande souvent si dans cet idéal, il vaudrait la peine d’être un homme et de vivre ? […]

Je me suis demandé si un ami qui nous a déçu, parce qu’il n’était pas un véritable ami, doit être blâmé pour son caractère ou pour son manque de caractère ? A quoi sert une amitié dans laquelle nous n’apprécions réciproquement que la vertu, la fidélité et la constance ? N’est-il pas notre devoir de rester aux côtés aussi bien de l’ami infidèle que du fidèle, prêt à nous sacrifier ? […]

Je me suis souvent demandé si la véritable essence de tous les liens humains n’est pas le désintéressement qui n’attend ni ne veut rien, mais absolument rien de l’autre et qui réclame d’autant moins qu’il donne d’avantage. Lorsque l’on fait don de ce bien suprême qu’un homme peut donner à un autre homme, je veux dire la confiance absolue et passionnée, et lorsqu’on doit constater que l’on n’est payé que d’infidélité et de bassesse… a-t-on le droit d’être blessé et de crier vengeance ? […]

Mais celui qui est offensé et veut se venger, l’homme déçu, trompé et abandonné, était-il vraiment un ami ? … Vois-tu, ce sont les questions auxquelles je me suis efforcé de répondre quand je suis resté seul. La solitude ne m’a naturellement pas apporté de réponse. »


Les braises – Sándor Márai
traduit du hongrois par Marcelle et Georges Régnier
Albin Michel, 1995, 190 p.
Première traduction française : Buchet/Chastel – Corrêa, 1958
Edition originale : A gyertyák csonkig égnek, 1942


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un livre qui m’a marquée

lire-le-monde-300x413

Césarine de nuit – Antoine Wauters

wautersEn guise de préparation du mois belge d’Anne et Mina, Lili m’avait chaudement recommandé les écrits d’Antoine Wauters, surtout Sylvia et Nos mères. Les contraintes de disponibilité de la bibliothèque municipale de Lyon m’auront d’avantage fait penché pour Césarine de nuit. Rien que le titre me donnait déjà envie.

L’objet-livre édité par Cheyne est une petite merveille de couleur, de reliefs cartonnés et de choix typographiques. Une dizaine de lignes forment à chaque page du récit un micro-poème en prose. Le tout forme un magnifique roman en trois temps retraçant la vie de deux enfants, deux jumeaux, Césarine et Fabien, qui grandiront dans un monde qui visiblement ne veut pas d’eux dès la naissance et pour le reste de leur vie.

Césarine de nuit est très déroutant. Antoine Wauters manie une écriture extrêmement douce et poétique pour signifier la violence inconcevable de la vie de rue, la prostitution, l’asile psychiatrique, la torture, imposés à de jeunes enfants, devenus adolescents et adultes. Le flou est de mise. Si les raisons de cette déchéance sociale sont rapidement ébauchées, l’injustice croissante frappant leur amour fraternel ne souffre aucune justification. Le lecteur, jusqu’à la dernière page, reste spectateur sonné par le paradoxe du ton adopté et du sujet désespéré.

Elle veille assise à la fenêtre, non
loin de voir, par là, couler le fleuve
en la grande ville. Césarine bleue de
nuit, petit ventre ronflant, petit corps
encrassé qu’on garde sous nos yeux,
très tendre en son empire. Ne sait
rien des douleurs à venir, de Fabien
ventre à terre et de ses os brisés. Il
lui faudra faire chemin d’abandon,
de renonce. Fendre la joie, le fil
aimant, sa vie au bois comme l’eau
vive. Elle partira vide.

Un grand merci à Lili pour cette lecture hors norme en espérant revenir rapidement vers vous avec d’autres titres de l’auteur.


Césarine de nuit – Antoine Wauters
Cheyne, 2012, 124 p.


Challenges concernés

Lecture commune avec Lili et Anne
Challenge Multidéfis 2016 : Un livre dont l’histoire se déroule dans un milieu hostile

Journal d’un génie – Salvador Dali

bEionªx/`Eionˆ¿?à@i>Après Henri Michaux et René Magritte, je continue mes pérégrinations en pays de surréalisme. J’ai récupéré ce journal du célèbre artiste espagnol un peu par hasard et m’y suis aventurée sans vraiment savoir à quoi m’attendre.

Il n’est pas question ici de percer l’intimité d’une personne de renom. Ce journal est d’emblée écrit pour être lu. Rédigé entre 1952 et 1963, l’auteur ne s’y livre pas réellement, il s’y expose dans toute son extravagance, dans toute son arrogance aussi et sans aucune marque d’humilité, sans le moindre doute quant à la vie de pacha qu’il mène. Salvador Dali a souhaité être riche, il l’est et compte bien jouir au maximum de son temps libre pour suivre toutes ses lubies.

D’imbuvable, son comportement en devient tellement caricatural que le lecteur ne peut que rire de tant d’exubérance absurde, plaignant le triste amateur qui aurait souhaité obtenir l’avis du grand Dali sur son œuvre, plaignant le notaire qui aurait voulu lui faire entendre raison sur des questions simplement administratives, puis judiciaires faute d’attention.

Les crises créatives sont entrecoupées d’épanchements amoureux pour Gala Dali, de réflexions sur les écrits de Friedrich Nietzsche ou encore de délires scatologiques dont je me serais volontiers passée. Je ne regrette pas cette lecture, extrêmement surprenante et délirante au sens premier du terme, mais je ne sais pas ce que j’en garderai à moyen et long terme. Il semble que les obsessions de Salvador Dali, gratuites et insouciantes, ne mènent nul part, telles celles d’un enfant trop gâté qui ne sauraient plus comment occuper son temps. Le récit n’en est que plus drôle, je salue au passage l’élégante moustache de l’auteur !

« Le 13

Un journaliste vient tout exprès de New York pour me demander ce que je pense de la Joconde de Léonard. Je lui dis :

 – Je suis un très grand admirateur de Marcel Duchamp qui est justement l’homme qui avait fait ces fameuses transformations sur le visage de la Joconde. Il lui avait dessiné de très petites moustaches, des moustaches déjà daliniennes. En dessous de la photographie, il avait ajouté en très petites lettres qu’on pouvait tout juste lire : « L.H.O.O.Q » Elle a chaud au cul ! Moi, j’ai toujours admiré cette attitude de Duchamp qui à l’époque correspondait à une question encore plus importante : celle de savoir s’il faut ou non brûler le Louvre. »

Ce diaporama nécessite JavaScript.


Journal d’un génie – Salvador Dali
Gallimard, 1994, 301 p.
Première publication : Editions de la table ronde, 1964


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : une biographie 

photo-libre-plan-orsec-21

La vérité sur l’affaire Harry Quebert – Joël Dicker

la_verite_sur_l_affaire_harry_quebert« Êtes-vous trop snob pour aimer Joël Dicker ? » telle est la question soulevée par je-ne-sais-plus-quelle-blogueuse (désolée !) concernant La vérité sur l’affaire Harry Quebert. De toute évidence, ma réponse est oui. J’ai déjà honte de ce qui va suivre. Ce livre m’a été offert pour mon anniversaire, et j’ai beau réfléchir à toutes les nuances qui pourront agrémenter mon propos, je sens ma mauvaise langue et ma foi de vipère remonter inévitablement à la surface. Autant vous prévenir, si vous n’avez pas encore lu La vérité sur l’affaire Harry Quebert et que vous envisagez de le faire, n’avancez pas plus loin dans cet article. J’en dirai certainement beaucoup trop sur le déroulé de l’action.

Pour commencer, lorsque j’ai ouvert mon joli paquet postal, j’ai d’abord été surprise par son contenu : un polar et un livre de science-fiction, deux genres ne faisant partie de mes lectures que de manière très marginale. « Pourquoi pas – me dis-je – voilà de quoi me faire découvrir de nouveaux horizons ! ».

Soutenue par la pression médiatique, j’ouvrais en premier lieu La vérité sur l’affaire Harry Québert. Si je savais ne pas devoir m’attarder sur le style de Joël Dicker, comme promis par de nombreux blogueurs j’ai toutefois été rapidement entraînée par l’intrigue. Les premiers jalons posés – les premières caricatures aussi ! – je me suis surtout laissée porter par les blagues disséminées ici ou là me rappelant l’humour tapageur de l’ami à l’origine du présent. Celles-ci m’ont joyeusement portée pendant quelques 200 ou 300 pages… puis Nola est entrée en scène, ou plus exactement le récit de sa vie et de son aventure avec Harry Quebert, et j’ai alors sérieusement commencé à déchanter.

Quelle mièvre histoire d’amour… quelle sordide histoire de pédophilie entre un écrivain attardé et une enfant folle à lier… sans parler des autres hommes décérébrés de la ville d’Aurora ! Pendant les quelques premières centaines de pages, j’imaginais Nola, certes jeune, mais mâture et femme dans sa manière d’être, surtout pas une enfant schizophrène ! Comment faire avaler au lecteur qu’une histoire d’amour saine est possible entre une enfant malade de 15 ans et un homme adulte de 34 ans ? S’il est difficile d’anticiper précisément la chute du roman, l’épisode de la fellation au chef de police dans le but de protéger l’homme aimé mettait largement le lecteur sur la piste du dérangement psychologique… Après plusieurs centaines de pages d’un ennui mortel où l’auteur brode autour d’une histoire d’amour perverse en copiant-collant littéralement ses propres textes sous prétexte d’effet de style pour dévoiler chaque fois un peu plus de détails de l’enquête, le dénouement s’amorce enfin et le récit s’accélère un peu. Je ne peux même pas reconnaître avoir été tenue en haleine tout au long de cette chute dramatique qui n’en finit pas de chuter. J’ai survolé les dernières pages, pressée d’en finir avec cette ultime ligne droite. Si j’ai terminé ce livre, c’est uniquement parce qu’on me l’a offert et parce que j’espérais peut-être un dernier rebondissement un peu moins grotesque que les précédents.

Avec un peu de recul, ce livre est à mon sens l’exemple type du roman qui tire sa force de sa forme – courts chapitres, scandale amoureux, fantasmes interdits, style efficace, suspense de comptoir, revirements rocambolesques – mais qui laisse totalement tomber le fonds, le message défendu, la cohérence, la possibilité pour le lecteur de se projeter dans le récit, la véracité des émotions, la subtilité dans les sujets abordés.

Et maintenant ? Est-ce que j’ose publier ce billet incendiaire ? Avec toutes mes excuses – mea culpa maxima – Pardon ! 😦


La vérité sur l’affaire Harry Quebert – Joël Dicker
De Fallois/Poche, 2014, 863 p.
Première publication : De Fallois/L’Âge d’Homme, 2012


Challenges concernés

Lecture commune avec Jostein
Challenge Pavés 2015-2016 sur Babelio
Challenge Multi-défis sur Babelio : un livre traitant d’un secret de famille

Soie – Alessandro Baricco & Rébecca Dautremer

ob_3fba28_soieCher Destinataire,

J’ai quelques très beaux livres dans mes étagères, les deux premiers opus des éditions Tishina en font partie. Je te parlais du premier Le soleil des Scorta ici. A l’occasion d’une rencontre avec le dessinateur Benjamin Bachelier et l’éditeur de Tishina à la librairie Vivement Dimanche, j’en avais profité pour acheter Soie revisité par Rébecca Dautremer. Je l’ai lu il y a quelques mois, il est magnifique évidemment. Les éditeurs de Tishina prennent toujours soin de sélectionner des textes qui les ont marqué, ils recherchent ensuite un dessinateur qu’ils apprécient et lui donnent carte blanche pour adapter le texte à leurs envies. S’en suit un très gros travail d’éditorialisation, de choix du papier, des couleurs, d’impression. Le produit final, aussi bien pour Soie que pour Le soleil des Scorta est toujours remarquable.

Pour en revenir à Soie, ce roman raconte l’histoire d’Hervé Joncour, il vit dans le sud de la France avec sa femme Hélène Joncour, et pour gagner sa vie il cultive les vers à soie dont il ramène les œufs du Japon. Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Le voyage qu’il entreprend chaque année dure plusieurs mois, et chaque voyage est l’occasion d’étranges rencontres avec le vendeur d’œufs et la femme qui l’accompagne. Je ne sais pas, cher Destinataire, si tu as déjà lu un roman d’Alessandro Baricco. Son écriture est très particulière : par exemple, j’avais lu Océan mer sur les conseils de mon amie Cyve, c’était la première fois que je lisais un roman aussi halluciné, déconnecté de la réalité, dans mon souvenir il est comme flottant hors du temps humain. Soie est un peu plus réaliste, mais j’y retrouve cette distance : le protagoniste observe sa vie, il vit des aventures remarquables pour son époque et ne semble pas s’en soucier, il est parfois surpris ou intrigué, mais se pose finalement toujours en observateur. Je trouve l’effet produit extrêmement apaisant.

soie-film-5328Je me demande tout de même comment j’aurais vécu ce livre, si je ne l’avais pas lu à travers l’interprétation de Rébecca Dautremer. Son empreinte est si forte ! Rien que la couverture avec l’homme japonais tatoué nous entraîne déjà très loin du sud de la France, je crois que si j’avais lu ce roman « seule », le Japon ne m’aurait pas autant marqué. Et puis je me demande comment j’aurais compris Hélène, est-ce que je me serais identifiée à elle ? Est-ce que j’aurais essayé de la comprendre ? Je l’ai sentie tellement secondaire, soumise et discrète, dans le dessin de Dautremer, contrairement au film réalisé en 2007 par François Girard, que j’ai vu dans la foulée et dans lequel elle tient le premier rôle, belle et affirmée, face à un Hervé Joncour beaucoup plus effacé. L’association du coup de crayon de Rébecca Dautremer et de la plume d’Alessandro Baricco apporte également une touche érotique à l’ensemble qui n’est pas non plus pour me déplaire. Je ne me souviens pas que cette dimension ait été aussi présente dans le film – mais je ne me souviens jamais des films. Décidément, si j’ai adoré ce récit, cette lecture illustrée m’interroge bien d’avantage sur les différentes interprétations possibles.

Je me dis aussi, qu’il faudra que je lise les autres romans d’Alessandro Baricco, quel auteur étonnant ! L’as-tu déjà lu ?

Ce diaporama nécessite JavaScript.


Soie – Alessandro Baricco et Rébecca Dautremer, traduit de l’italien par Françoise Brun
Tishina, 2012
Première traduction française : Albin Michel, 1997
Première publication : Seta, 1996


Challenges concernés 

Challenge Multi-défis 2016 : Un livre avec une usurpation d’identité

Maîtres anciens – Thomas Bernhard

product_9782070383900_195x320Enfin je tiens un livre pour la dernière catégorie du Challenge Variétés 2015 – « Sonnez trompettes ! Flottez confettis ! » : un livre publié l’année de ma naissance. C’est aussi l’occasion de sortir de mes étagères un livre qui commençait à prendre la poussière et de découvrir – il était temps ! – Thomas Bernhard et son légendaire cynisme. Je ne sais pas si ce choix était le plus judicieux pour passer le cap de la Saint-Sylvestre mais il est certain qu’il en valait le détour. Pour vous resituer le contexte, ce récit rapporte le long monologue d’un critique d’art, Reger, du point de vue de son interlocuteur, Atzbacher, le narrateur. Assis devant le tableau de L’homme à la barbe blanche du Tintoret, Reger déverse sans discontinuer son aigreur et sa déception des grands maîtres du Musée d’art ancien de Vienne, où se déroule la rencontre, mais aussi d’un grand nombre de penseurs, écrivains, philosophes, etc. Il s’épanche aussi sur le gardien de musée et sa famille, les professeurs d’histoire de l’art, le musée, sa propre femme, les hôtels où il aime se rendre, les toilettes de Vienne, son appartement, et tout ce qui fait son quotidien. Il s’exprime dans un incessant va-et-vient de répétitions et de rabâchements qui ennuiera probablement certains lecteurs mais qui pour ma part, m’a invité à poursuivre la lecture, à creuser encore et encore la rancune du protagoniste.

J’ai lu ce roman en trois temps qui n’ont rien à voir avec sa structure. La première phase a été pour moi jubilatoire : cette mauvaise foi ridicule et assumée de Reger envers tous les grands philosophes que je n’ai pas lu, cette déconstruction des grands penseurs européens sur lesquels je n’ai finalement aucun avis, est tellement saugrenue qu’elle m’a bien fait rire. Ensuite, les vacances de Noël et l’effervescence familiale aidant j’ai eu beaucoup de mal à reprendre ma lecture. Je n’ai pas pu y consacrer les longues plages horaires et la concentration que le style de l’auteur nécessite, j’ai partiellement décroché. J’ai repris le livre début janvier, plus au calme, j’ai pu retrouver le fil de la narration et comprendre l’origine du cynisme de Reger qui s’avère ne pas être gratuit. Une tristesse et un désespoir sans fond ont laissé place à la jubilation première. Ce texte est magnifique et sans réponse. Mais était-ce bien nécessaire de débuter 2016 par tant de vanité avouée ?

Tout de même, tous ces peintres n’étaient rien que des artistes d’Etat complètement hypocrites, qui ont répondu au désir de plaire de leurs clients, Rembrandt lui-même ne constitue pas là une exception, dit Reger. Voyez Vélasquez, rien que de l’art d’Etat, et Lotto, et Giotto, uniquement de l’art d’Etat, toujours, comme ce terrible Dürer, précurseur et prédécesseur du nazisme, qui a mis la nature sur la toile et l’a tuée, cet effroyable Dürer, comme dit très souvent Reger, parce qu’en vérité il déteste profondément Dürer, cet artiste nurembergeois de la ciselure. Reger qualifie d’art de commande d’Etat les tableaux accrochés ici aux murs, même l’homme à la barbe blanche en fait partie.

Ce diaporama nécessite JavaScript.


Maîtres anciens : comédie – Thomas Bernhard,
Traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichts

Gallimard, 2010, 255 p.
Première traduction française : 1988
Première publication : Alte Meister : Komödie, Suhrkamp verlag, 1985 (je suis trahie!)


Challenges concernés

Une trop bruyante solitude – Bohumil Hrabal

514ekhkxp1l-_sx334_bo1204203200_Je ne trouve pas les mots. J’attends depuis fin août 2015 de pouvoir poser mes impressions de lecture sur Une trop bruyante solitude mais ceux-ci m’échappent. Les quelques phrases notées dans mon journal de lecture sont bien trop intimes pour être rapportées ici ; vous faire un exposé académique de l’origine clandestine de cette publication tchèque dans le contexte de la guerre froide me semble dérisoire – et j’en suis bien incapable. Exprimer simplement mon ressenti relève déjà du défi. Mon billet sera nécessairement bien en-deça de tout ce qu’il y aurait à dire de ce court récit.

Pour le résumer rapidement, Hanta travaille chaque jour de sa vie à recycler de « vieux papier » à l’aide d’une presse manuelle : il transforme en balle décoratives les plus grandes œuvres littéraires que l’humanité a produite, censurées par le régime totalitaire nazi. L’histoire se déroule pendant la seconde guerre mondiale et sera publiée clandestinement en République Tchèque en 1976 alors que le pays souffre du totalitarisme communiste. Cela dit, plus qu’un acte de résistance politique, Une trop bruyante solitude condense en quelques 121 pages toute la noirceur de la condition humaine, celle que l’on retrouve dans le Joseph K. de Franz Kafka ou dans le prisonnier des Carnets du sous-sol de Dostoïevski. L’effet répulsif qu’a provoqué en moi les premières descriptions du quotidien de Hanta a bientôt laissé place à la compassion puis à l’empathie la plus forte qui soit devant ce (non-)combat face à l’inévitable. La résistance a-t-elle seulement eu lieu ? La vie de Hanta n’est-elle pas qu’une lente capitulation ? Ou, au contraire, un énorme cri de libération intérieure en écho à l’oppression physique de l’environnement externe ?

Je notais, ce 23 août dernier à propos d’Une trop bruyante solitude : « J’aime cette sensation qu’une porte interne s’est ouverte. » sans jamais être capable de définir cette ouverture.

Les premières lignes du roman :

« Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé mes trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mettent à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul moi je compresse bien deux tonnes de livres ; mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bières pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage : je découvre maintenant que mon cerveau est fait d’idées travaillées à la presse mécanique, de paquets d’idées. »


Une trop bruyante solitude – Bohumil Hrabal
traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek
Pavillon Poche, Robert Laffont, 2007, 121 p.
Première traduction française : Robert Laffont, 1983
Première diffusion clandestine : Prilis hlucna samota, 1976


Challenges concernés

Les morues – Titiou Lecoq

20_1575884Ce que j’aime le plus lorsque l’on m’offre un livre, ce n’est pas tant l’objet lui-même que la part d’eux-mêmes que mes amis ont choisi de partager en m’offrant le-dit livre. Ils ont beau se retourner les méninges pour deviner ce qui me ferait le plus plaisir ou conviendrait le mieux à ma situation du moment, ils ne peuvent que difficilement lutter contre leurs propres attirances littéraires. Et c’est ainsi qu’ils bousculent les habitudes, me font grogner, me déstabilisent et le plus souvent me font bien rire. En effet, si j’ai un goût prononcé pour la « littérature des profondeurs », celle-qui-extirpe-et-expose-à-tout-vent-les-âmes-désespérées-de-leurs-auteurs – devinez mon air grave et concentré un tantinet ridicule derrière l’écran – mes amis, heureusement pour moi, ont l’esprit plus léger et l’humour plus facile. Et c’est ainsi que j’ai pu expérimenter pour ma toute première fois la chick lit’ ! 😀

Les morues, premier roman de Titiou Lecoq, se lit à une vitesse démesurée pour ses 400 pages. En suivant les aventures de trois copines : une descendante de marquise, une journaliste et une barwoman, et un homme, surdoué complexé masquant son intelligence par un emploi de secrétaire qu’il a obtenu en effaçant ses diplômes de l’ENS de son CV. Bref un sacré quatuor brusquement confronté au suicide d’une amie commune, Charlotte. Titiou Lecoq nous entraîne alors dans le quotidien de ceux qui restent. Sur le ton de l’humour, elle aborde des sujets de société franchement variés, parfois graves, un peu politiques : féminisme, viol, restriction des budgets publics, et puis aussi et surtout l’amour et ses revirements, les questionnements qu’il entraîne pour des trentenaires loin d’être casés, encore adolescents, adultes par la force des choses.

Si j’ai souvent pesté contre la légèreté avec laquelle certains sujets sont abordés, contre le féminisme outrecuidant de ces demoiselles, contre le sexisme caricatural de ces messieurs, contre le style oral franchement simplifié, j’ai aussi parfois été surprise par la justesse des problèmes ciblés, finalement extrêmement proches de notre quotidien et rarement assumés. Et surtout, j’ai ris plus d’une fois devant ces personnages attendrissants, devant ces scènes qu’il fallait oser écrire, ce pas de côté par rapport à la réalité. Ni tout à fait plausible, ni complètement farfelu.

Une drôle de lecture en somme. Une jolie bousculade et un bon moment partagé !


Les morues – Titiou Lecoq
Le Livre de Poche, 2013, 408 p.


Challenge concerné

106990485

La vérité sur Marie – Jean-Philippe Toussaint

Ce titre est l’un des trois, avec La couverture du soldat de Lídia Jorge et D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson, à avoir servi de prétextes pour m’inscrire aux rendez-vous de Sandrine pour l‘Europe des écrivains. En effet, j’ai lu Faire l’amour et Fuir, les deux premiers opus de la tétralogie de Jean-Philippe Toussaint il y a maintenant près de deux ans, et je repoussais sans cesse la lecture du troisième. C’est maintenant chose faite.

Objectivement, La vérité sur Marie est à la hauteur du style de l’auteur, précis et travaillé, déclinant une ambiance ultra-contemporaine et extrêmement visuelle déjà présente dans Faire l’amour. Le soin apporté aux détails descriptifs laisse nécessairement une forte empreinte dans l’imaginaire du lecteur :

« Alors, lentement, apparut la croupe du pur-sang – sa croupe noire, luisante, rebondie – , à reculons, les sabots arrières cherchant leurs appuis sur le pont, battant bruyamment sur le métal et trépignant sur place, très nerveux, faisant un écart sur le côté, et repartant en avant. Il ne portait pour tout harnachement qu’un licol et une longe, une courte couverture en luxueux velours pourpre sur le dos, et les membres finement enveloppés de bandages protecteurs et de guêtres de transport fermées par des velcros, les glomes et les tendons momifiés de bandelettes pour éviter les coups et les blessures. C’était cinq cents kilos de nervosité, d’irritabilité et de fureur qui venaient d’apparaître dans la nuit. »

Cette description chevaline est magnifique, vous en conviendrez peut-être. Malheureusement, c’est bien là que le bât blesse pour moi – l’ouvrage plairait sans doute d’avantage à Valentyne du blog La jument verte. Dans La vérité sur Marie, le narrateur nous en dit presque plus sur le pur-sang de Jean-Christophe de G. – élément central du récit – que sur la si mystérieuse Marie que l’on suit de manière parfois détournée depuis trois livres déjà. J’en ai trop peu su finalement sur cette femme m’apparaissant ici comme une pimbèche superficielle et écervelée. Elle m’agace du peu que j’en lis. L’épisode du pur-sang s’échappant dans l’aéroport dont la narration est parfaitement maîtrisée – correspondant par ailleurs à un bon tiers de l’ouvrage -, s’il m’a nettement tenu accrochée au texte, m’a laissée perplexe quant à son utilité dans ce livre-ci avec ce titre et ce sujet annoncé qu’est Marie. Enfin, le vocabulaire technique propre aux hippodromes aura achevé de me vexer : j’ai eu le sentiment d’un étalage pédant de connaissances sur un sujet que je n’ai pas souhaité aborder, servant d’avantage la technique littéraire que les besoins narratifs, et qui fondamentalement ne m’aura pas franchement interpellée.
L’entretien avec Jean-Philippe Toussaint en fin d’ouvrage est largement consacré à l’anecdote de la fuite de l’équidé, l’auteur s’en vanterait presque. Celle-ci est tellement centrale qu’elle en devient l’objet phare du récit. Mais clairement, je n’ai pas su me prêter au jeu tant j’ai cherché Marie sans jamais la saisir. J’en suis ressortie frustrée – c’était peut-être d’ailleurs l’objectif assumé de l’auteur.

Toutefois, je me dois de nuancer mon jugement, ce livre présente de nombreux intérêts à la fois par le style littéraire, la puissance des images et la construction des personnages. Un ami me soulignait justement la richesse de ce dernier point. En fonction de l’évolution, des séparations et des retrouvailles des deux protagonistes, Marie apparaît chaque fois sous un angle différent, sous un nouveau jour selon les dispositions d’esprit de son compagnon délaissé ou désiré. Et c’est toute la complexité de Marie que l’auteur aurait voulu montrer, aussi bien que le changement de regard de l’observateur amoureux ou distant, passionné ou fatigué de cette relation qui part à vau l’eau. Certes, après que l’on ait bien voulu me pointer du doigt cette évolution, je suis forcée d’admettre que j’ai lu ces trois volumes avec beaucoup trop d’écart entre chaque pour bien en saisir le sens global, – sans compter que je n’ai pas encore lu Nue, le dernier et parait-il le meilleur portrait de Marie Madeleine Marguerite de Montalte.
Je suis donc nécessairement passée à côté de tout ce qui fait la richesse de cette tétralogie aux couleurs de la Belgique.


La vérité sur Marie – Jean-Philippe Toussaint
Les éditions de minuit, 2013, 219 p.
Première publication : 2009


Rendez-vous et challenge concerné
(cliquez sur les images pour les détails)

 

Pourquoi nous aimons les femmes – Mircea Cărtărescu

Attention coup de cœur ! Toute la difficulté maintenant est de vous convaincre du génie de Mircea Cărtărescu. Je l’ai découvert grâce à Sandrine et à son rendez-vous roumain autour de l’émission « L’Europe des écrivains » ; je ne la remercierai jamais assez pour cette magnifique découverte. Mircea Cărtărescu est semble-t-il d’avantage connu pour sa trilogie de science fiction Orbitor. Toutefois, pressée par le calendrier télévisuel, j’ai préféré opter pour le court recueil d’une vingtaine de nouvelles Pourquoi nous aimons les femmes et grand bien m’en fit !

Ces vingt portraits de femmes sont stupéfiants de justesse. Décrite à travers les yeux d’un homme de passage, d’un amant, d’un mari, d’un enfant, d’un adolescent ou encore d’un amoureux éconduit, la femme est dégraffée de toutes ses coutures pour ne laisser entrevoir d’elle-même que les émotions qu’elle suscite auprès du narrateur. Dès les premières lignes, l’auteur prend ses lectrices à partie et instaure aussitôt une intimité qu’il maintiendra tout au long du recueil. Je suis séduite et surprise de ces anecdotes toujours inattendues, lucides, non idéalisées, masculines, tendres et triviales à la fois, ou frisant l’érotisme. Saisie, je me suis vue relire dans la foulée l’une des nouvelles, ma préférée, – De l’intimité – éberluée par l’improbable et magnifique transition qui amène l’auteur à débuter son récit dans le quartier rouge d’Amsterdam pour le conclure par l’une des plus belles déclarations d’amour qu’il soit à sa femme. Sa maîtrise littéraire est incontestable, sa capacité à transmettre les émotions les plus fines et les plus justes est sans mesure.

Je vous laisse goûter le style admirablement traduit par Laure Hinckel avec le début de la première nouvelle La jeune noire :

« Je prie les lectrices distinguées de ce livre de ne pas me taxer de pédanterie, quand bien même je commencerais par une citation. Quand j’étais adolescent, j’avais la stupide habitude de les enchaîner, ce qui me valut, au lycée Cantemir, une réputation plutôt triste. Mes collègues s’amenaient à l’école avec des magnétos de dix kilos, passaient de la musique et dansaient en cours de français… Le petit jeune homme timbré qui nous tenait lieu de prof rassemblait les filles autour de lui et les mettait au courant de toutes les grossièretés en français… Deux types feuilletaient des revues pornos au fond de la classe… J’étais le seul, moi qui vivaient en compagnie des livres, à me prendre par la main et à balancer au tableau une citation de Camus, ou de T. S. Eliot, qui arrivait comme un cheveu sur la soupe dans l’atmosphère de débauche qui régnait dans notre classe poussiéreuse et délabrée. Assises sur le bureau du prof, jambes croisées si haut qu’on voyait leurs cuisses sous la chasuble retroussée, les filles ne se fatiguaient même pas à grimacer ou à pouffer de rire de manière méprisantes. Elles étaient habituées. »

Je ne peux qu’encenser ce trop court et délicieux recueil et vous inviter à le lire à votre tour – homme ou femme, il vous ravira autant que moi je l’espère. Pour ma part, je me régale par avance de la lecture d’Orbitor qui viendra bien à propos remplir ma ligne « trilogie » du challenge Variétés. 😉


Pourquoi nous aimons les femmes – Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel
Denoël et d’ailleurs, 2008
Première publication en roumain : De ce iubim femeile, Humanitas, 2004


Challenge et rendez-vous concernés
(cliquez sur les images pour les détails)