Archives pour la catégorie Récits biographiques

Terre des hommes – Antoine de Saint-Exupéry

ro90025119Ce livre m’a été prêté peu après ma re-découverte en version audio du Petit Prince, il m’a été présenté par l’ami qui me l’a mis entre les mains comme l’un des livres les plus marquants qu’il ait lu – avec Le petit Prince et Vol de nuit du même auteur – et pour cause, l’exemplaire que je tiens entre les mains est sérieusement endommagé, couverture arrachée, tachée, pliée, coiffes déchirée, pages détachées et ré-assemblées en désordre – j’ai découvert la préface en lisant les derniers pages du récit – preuves que l’ouvrage a vécu, a été lu, et relu, traîné, dévoré avec empressement, vendu, acheté, prêté, disparu, retrouvé un nombre incalculable de fois depuis qu’il est sorti des presses de l’imprimerie Bussière en 1978. Un livre plus vieux que moi, un livre comme je les aime.

Terre des hommes rapporte les aventures de leur auteur, du temps où il était aviateur pour l’Aéropostale, ses premiers vols avec leur lot de craintes et d’adrénaline, le récit des expériences de quelques collègues précurseurs survolant pour la première fois la cordillère des Andes en un temps où piloter un avion relevait encore d’un exploit. On retrouve dans Terre des hommes la prose extrêmement poétique d’Antoine de Saint-Exupéry, perdu dans les étoiles, à court de carburant, aux frontières de la mort et pourtant débordant de vie :

« Ce message émanait du représentant de l’Etat, à l’aéroport de Casablanca ; Et je lus : « Monsieur Saint-Exupéry, je me vois obligé de demander, pour vous, sanction à Paris, vous avez viré trop près des hangars au départ de Casablanca. » Il était vrai que j’avais viré trop près des hangars. Il était vrai aussi que cet homme faisait son métier en se fâchant. J’eusse subit ce reproche avec humilité dans un bureau d’aéroport. Mais il nous joignait là où il n’avait pas à nous joindre. Il détonnait parmi ces trop rares étoiles, ce lit de brume, ce goût menaçant de la mer. Nous tenions en main nos destinées, celle du courrier et celle de notre navire, nous avions bien du mal à gouverner pour vivre, et cet homme-là purgeait contre nous sa petite rancune. Mais, loin d’être irrités nous éprouvâmes, Néri et moi, une vaste et soudaine jubilation. Ici, nous étions les maîtres, il nous le faisait découvrir. Il n’avait donc pas vu, à nos manches, ce caporal, que nous étions passés capitaines ? Il nous dérangeait dans notre songe, quand nous faisions gravement les cent pas de la Grande Ourse au Sagittaire, quand la seule affaire à notre échelle, et qui pût nous préoccuper, était cette trahison de la lune… ».

Les extraits de ce type sont extrêmement fréquents tout au long du récit. Oscillant entre la vie et la mort, ressuscitant chaque fois face aux limites du désespoir, Terre des hommes est un puits de jouvence au milieu du désert, entraînant son lecteur sur les pas du célèbre aviateur, avec humilité, confiance et amitié. Ce récit semble témoigner du meilleur de ce que l’homme est capable d’offrir, il souligne – s’il en était encore besoin – la grandeur d’âme de l’auteur du Petit Prince.

A lire, et à relire… J’ai hâte de parcourir Vol de nuit.


Terre des hommes – Antoine de Saint-Exupéry
Folio, 1978, 185 p.
Première publication : Gallimard, 1939


Challenge concerné

Challenge Multi-défis 2016 : Un livre découvert sur l’île déserte d’un ami Babelio 

Journal d’un génie – Salvador Dali

bEionªx/`Eionˆ¿?à@i>Après Henri Michaux et René Magritte, je continue mes pérégrinations en pays de surréalisme. J’ai récupéré ce journal du célèbre artiste espagnol un peu par hasard et m’y suis aventurée sans vraiment savoir à quoi m’attendre.

Il n’est pas question ici de percer l’intimité d’une personne de renom. Ce journal est d’emblée écrit pour être lu. Rédigé entre 1952 et 1963, l’auteur ne s’y livre pas réellement, il s’y expose dans toute son extravagance, dans toute son arrogance aussi et sans aucune marque d’humilité, sans le moindre doute quant à la vie de pacha qu’il mène. Salvador Dali a souhaité être riche, il l’est et compte bien jouir au maximum de son temps libre pour suivre toutes ses lubies.

D’imbuvable, son comportement en devient tellement caricatural que le lecteur ne peut que rire de tant d’exubérance absurde, plaignant le triste amateur qui aurait souhaité obtenir l’avis du grand Dali sur son œuvre, plaignant le notaire qui aurait voulu lui faire entendre raison sur des questions simplement administratives, puis judiciaires faute d’attention.

Les crises créatives sont entrecoupées d’épanchements amoureux pour Gala Dali, de réflexions sur les écrits de Friedrich Nietzsche ou encore de délires scatologiques dont je me serais volontiers passée. Je ne regrette pas cette lecture, extrêmement surprenante et délirante au sens premier du terme, mais je ne sais pas ce que j’en garderai à moyen et long terme. Il semble que les obsessions de Salvador Dali, gratuites et insouciantes, ne mènent nul part, telles celles d’un enfant trop gâté qui ne sauraient plus comment occuper son temps. Le récit n’en est que plus drôle, je salue au passage l’élégante moustache de l’auteur !

« Le 13

Un journaliste vient tout exprès de New York pour me demander ce que je pense de la Joconde de Léonard. Je lui dis :

 – Je suis un très grand admirateur de Marcel Duchamp qui est justement l’homme qui avait fait ces fameuses transformations sur le visage de la Joconde. Il lui avait dessiné de très petites moustaches, des moustaches déjà daliniennes. En dessous de la photographie, il avait ajouté en très petites lettres qu’on pouvait tout juste lire : « L.H.O.O.Q » Elle a chaud au cul ! Moi, j’ai toujours admiré cette attitude de Duchamp qui à l’époque correspondait à une question encore plus importante : celle de savoir s’il faut ou non brûler le Louvre. »

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Journal d’un génie – Salvador Dali
Gallimard, 1994, 301 p.
Première publication : Editions de la table ronde, 1964


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : une biographie 

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Le piano oriental – Zeina Abirached

Cher Destinataire,

Te souviens-tu de mes petites emplettes de novembre ? Je t’y faisais part d’un cadeau de mon amie Kamila, Le piano oriental de Zeina Abirached, une bande dessinée sur le thème des relations entre l’Orient et l’Occident, plutôt bien choisie je dois l’avouer. Le sujet m’intéresse depuis près d’une dizaine d’années (déjà !), et je n’y connais pas grand chose en bande dessinée mais je suis toujours extrêmement curieuse d’en découvrir d’avantage. Ce volume n’est pas sans rappeler ceux de Marjane Satrapi que j’adore. J’ai lu Persépolis il y a quelques années (en 2006 ou 2007 peut-être ? ) et je te parlais de Poulet aux prunes dans ce précédent billet. Avec Zeina Abirached, je retrouve ce même tracé grossier en noir et blanc, le quotidien d’une famille orientale iranienne pour l’une, libanaise pour l’autre, et ce trait d’humour présent chez les deux femmes. La musique évidemment est une thématique centrale des deux auteurs.

Abdallah Kamanja, personnage largement inspiré de la vie d’Abdallah Chahine, véritable pianiste libanais des années 50, arrière grand-père de la narratrice, est passionné de musique. Il a hérité du piano de son grand-oncle et cherche le moyen de l’utiliser pour jouer des airs orientaux imposant l’utilisation du quart de ton. Or, le piano ne permet au mieux d’exécuter que des demi-tons. Toute la vie d’Abdallah est organisée autour de cette réflexion. Le roman en devient une biographie de ce drôle de personnage, l’auteur dresse un portrait de ses amis Ernest et surtout Victor, de sa femme Odette ; le lecteur suit Abdallah jusqu’à Vienne, carrefour incontournable de tout orientaliste occidental ou de tout oriental souhaitant commercer avec l’Occident, en l’occurence pour y vendre un piano. Le récit de la vie d’Abdallah Kamanja s’entrecroise avec celui de son arrière petite fille, Zeina Abirached elle-même, elle y exprime sa passion pour la langue française et la langue arabe et se positionne à son tour en pivot entre deux cultures, en individu inextricablement pétri d’une double identité française et libanaise. La critique de nos préjugés par Zeina Abirached est extrêmement fine et drôle.

Surtout, Le piano oriental est probablement l’un des premiers romans graphiques que je lis qui m’impose une attention soutenue à l’image, par la variété des formats proposés d’abord : vignettes, pages simples, double page, voire pages dépliantes ; par le comique de répétition de certaines actions : les cent pas d’Abdallah en quête d’une solution pour son intervalle d’un quart de ton ; par la dimension ludique de certaines vignettes : chercher les quatre différences entre les deux frères Victor et Ernest ; par l’absence de texte parfois : je pense à cette série de vignettes montrant la table dressée du petit déjeuner que prennent Abdallah et Odette, en quelques coups de crayon l’auteur dresse l’état d’esprit des deux personnages par la simple représentation de deux tasses de café et d’un pot de sucre. Aussi, Le piano oriental est une bande dessinée extrêmement sonore, l’auteur use et abuse des onomatopées en tout genre, au point d’offrir une lecture quasi musicale. La différence de caractère entre Abdallah et Victor est très précisément définie sur une portée musicale à l’aide de deux portraits de poisson, d’un « pôh » et de quelques « pi ». Quand j’y repense… c’est sublime !

Une simple inversion du blanc et du noir sans cesse mêlés suffit à avertir le lecteur du contexte de l’histoire : s’agit-il de la vie d’Abadallah ou de la jeune Zeina ? Les exemples témoignant de la maitrise technique de l’auteur foisonnent et sont à chaque page plus délicieux les uns que les autres ! Zeina Abirached réussit en un seul ouvrage à rassembler de manière très poétique les arts littéraire, musical et pictural. Elle communique dans la foulée un message extrêmement riche de tolérance et de pédagogie en détruisant de nombreux préjugés et en témoignant d’une identité culturelle double et assumée, sereine, loin des discours résistants ou vindicatifs.

Le piano oriental est une pure merveille que je pépite immédiatement chez Galéa, et Zeina Abirached est une dessinatrice que je compte bien suivre régulièrement !

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Le piano oriental – Zeina Abirached
Casterman, 2015, 211 p.


Challenges et non-challenge concernés

Egon Schiele : vivre ou mourir – Xavier Coste

9782203047785_1_75S’il n’était le challenge Variétés organisé parallèlement sur Babelio et chez Le chat de bibliothèque, je n’aurais probablement jamais ouvert cette bande dessinée de Xavier Coste afin de remplir la ligne « Un livre dont le titre contient des antonymes ». Vivre ou mourir, l’opposition ne pouvait difficilement être plus gracieuse !

Comme le titre l’indique, ce roman graphique est une biographie de la vie d’Egon Schiele, reconstituée à partir d’éléments réels et fantasmés. Nombre de documents n’ayant pas été rendus public, il est difficile aujourd’hui d’établir précisément ce que fut l’existence de cet artiste sulfureux au caractère semble-t-il impétueux, génie mort prématurément de la grippe espagnole à l’âge de 28 ans. Dieu seul sait ce qu’il n’a pas légué à la postérité. Xavier Coste s’exerce toutefois avec brio au rôle de biographe en m’ouvrant les portes des premières décennies de ce XXème siècle et du petit monde de la peinture autrichienne, naviguant entre Gustav Klimt, la pornographie – voire la pédophilie (!) -, et les affres de la première guerre mondiale.

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Pour tout vous dire, je tournais autour de cet étrange personnage depuis de longs mois déjà, intriguée par ses tableaux de nus cadavériques et éhontés, par ailleurs étrangement sensuels et réalistes. J’ignorais – bien que ces œuvres le laissaient soupçonner – qu’Egon Schiele fut à ce point torturé. A nouveau, je me sens étrangement attirée par cette ambiance si particulière du premier quart du siècle dernier façonné par de fortes personnalités tels Franz Kafka, Rainer Maria Rilke, Marina Tsetaeva, Sigmund Freud, ou encore Carl Gustav Jung… J’en parlais par ailleurs à propos du livre 1913 : chronique d’un monde disparu de Florian Illiès que je vous recommande sincèrement et qui faisait partie de mes coups de cœur 2014. Incontestablement, je ne suis pas prête de refermer la porte entrouverte par Xavier Coste. Déjà, je lorgne Maîtres anciens de Thomas Bernhard qui trône dans mes étagères depuis près de deux ans…

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Egon Schiele : vivre ou mourir – scenario, dessins et couleurs : Xavier Coste
Casterman, 2012, 66 p.


Challenge concerné

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Phèdre en Inde – Jean-Christophe Bailly

Autant être honnête, la sélection de L’Europe des écrivains pour représenter la France ne m’inspirait pas vraiment. Un peu par dépit, je suis allée extirper des réserves de la bibliothèque de la Part-Dieu ce vieil exemplaire de Phèdre en Inde : je suis dans une phase « re-découverte de l’Inde honnie » et le sujet semblait correspondre à mon état d’esprit du moment. Contre toute attente, je n’ai absolumennt pas été déçue du voyage et il se pourrait même que Jean-Christophe Bailly contribue à me réconcilier avec l’Inde – avec un grand I, cette indomptable colorée, cette insoumise écrasée, cette reine prostituée, cette spirituelle traînée et si veinale déesse – bref, j’ai des comptes à régler et la blessure est infectée, je m’égare.

Phèdre en Inde est un carnet de voyage publié en 1990. L’auteur y raconte son expérience de metteur en scène alors qu’il avait pour mission de faire jouer Phèdre de Jean Racine en hindi et en Inde. Tout un programme, qui n’est pas sans rappeler celui de Sorj Chalandon dans Le quatrième mur dont le narrateur a pour ambition de monter Antigone de Jean Anouilh au Liban avec des acteurs de tous bords (druze, juif, maronite, palestinien…). L’enjeu politique est nettement moindre avec J.-C. Bailly. Si les amoureux de Racine s’y retrouveront peut-être – je crois n’avoir jamais lu Racine mea culpa – pour ma part, ce sont bien les impressions indiennes de l’auteur qui m’interpellent, que je redécouvre, me surprennent, que je revis comme s’il s’agissait des miennes, dans toute la simplicité du touriste ignorant, avec la qualité littéraire propre à la plume d’un écrivain :

« 19 août, Paris

La prévision selon laquelle on ne rentre pas intact d’un pays comme l’Inde se vérifie mais pour ainsi dire simplement, sans aucun effet spectaculaire. Quelques centimètres peuvent séparer sur ce carnet plusieurs milliers de kilomètres, nous y sommes habitués – mais la pensée, ou du moins cette aire de réflexion qui accompagne et suit le regard, n’a pas encore pu intégrer la violence et la vitesse des déplacements que l’avion rend possibles. Si accoutumé que l’on puisse être de ces déplacements, il reste surprenant et incompréhensible de retrouver le trottoir parisien en se disant « hier j’étais à Delhi » ou ailleurs. »

Pour tenter de rester un minimum objective, il est très probable que l’intérêt que je porte à ce récit réside d’avantage dans mon expérience personnelle que dans une véritable surprise littéraire. Les anecdotes de voyage, la calligraphie, les références à Louis Renou, au kathakali, sont autant de détails me renvoyant à mes propres voyages, et à mes études ou rencontres bonnes ou mauvaises.

« Les danseuses portent aux chevilles des chapelets de grelots qui soutiennent toute la danse. Le kathak est un art de figures, un art codé, un art de la ponctuation : les mouvements ont une force ascendante puis s’achèvent brusquement comme en apnée. Il y a dans les parties purement rythmiques surtout, le prodige d’une harmonie absolue entre les mouvements du corps et les pulsations de la matière musicale. Alors que très souvent la danse donne l’impression de n’être capable que de longer la musique, le kathak la sculpte, l’incarne, la dirige. »

Cette lecture que je redoutais aura finalement été une jolie surprise et une belle plongée dans le passé. Un grand merci à Sandrine, une fois encore, pour m’avoir heureusement incitée à aller là où je ne voulais pas.


Phèdre en Inde – Jean-Christophe Bailly
Plon, 1990, 180 p.


Rendez-vous et challenge concerné 
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Mère et le crayon – Josef Winkler

Le rendez-vous de Tête de lecture à l’occasion de l’émission L’Europe des écrivains diffusée sur Arte ce 30 septembre est l’occasion pour moi de me replonger dans la littérature autrichienne que j’adore – pour le peu que j’en connais (cf. Marlen Haushofer). Josef Winkler est un écrivain qui semble avoir fait ses preuves puisqu’il est régulièrement traduit chez Verdier depuis 1993. Personnellement, la découverte m’est totale. Peu d’exemplaires étaient disponibles à la Fnac, j’ai opté pour Mère et le crayon un peu par hasard, beaucoup parce qu’il est court (feignasse ! ), un peu parce qu’il se déroule partiellement en Inde, et beaucoup pour l’écriture, argument sans concession dès les premières lignes du livre empruntées à Ilse Aichinger – que je découvre ainsi que Peter Handke aux détours des pages de Winkler.

Mère et le crayon s’appuie sur les notes de lecture d’Ilse Aichinger et Peter Handke prises par le narrateur lors d’un voyage en Inde. De ces quelques citations, il dévie et déroule les souvenirs de sa famille, ceux de sa mère et de sa grand-mère, ces femmes qui apprennent un matin que leur troisième fils, leur troisième frère est à son tour mort au front pour défendre sa patrie nazie. Josef Winkler revient sur des souvenirs d’enfance forgeant une génération, et rend ainsi hommage aux femmes de cette époque troublée. Troublée je le suis aussi à lire ces récits qui pourraient tout aussi bien prendre place dans une campagne française. La guerre est la même de chaque côté des frontières pour celles qui attendent. A vous écrire, je reprends pied dans le récit. En commençant cet article, je pensais vous parler de l’écriture remarquable de Winkler et surtout de ma saturation quant aux récits d’enfance (avec Edouard Louis, Peter Nadas, Alexis Jenni, Piotr Bednarski), surtout ceux datant des années 40. Je finis par m’en lasser aussi beaux et bien écrits soient-ils. Cela dit, en vous écrivant et en prenant connaissance aussi de la biographie de Josef Winkler, j’apprends que l’Inde est un thème récurrent dans plusieurs de ces romans (Shmashana et Sur les rives du Gange), et puis cet autre titre Cimetière des oranges amères formant un poème à lui seul, et puis cette écriture autrichienne qui file et se défile, ses phrases qui n’en finissent pas, admirablement traduites par Olivier Le Lay dont j’ai peine à vous sélectionner un extrait tellement les paragraphes s’enchaînent avec justesse et sont indissociables les uns des autres. Il est certain maintenant que je reviendrai prochainement vers Josef Winkler, sans doute pour un roman un peu moins autobiographique – ou simplement moins lié à l’enfance et à la guerre – j’ai le sentiment que j’ai beaucoup à apprendre de cet auteur et que son expérience ne peut que me faire grandir moi aussi. Bref, je m’emballe… Voilà ce que j’appelle une vraie rencontre en littérature, une porte ouverte qui m’ébauche de futures très belles lectures. J’en profite pour remercier Sandrine, sans elle je ne serai pas là à vous écrire ce soir, et vous donne rendez-vous dans quelques heures sur Twitter ou Facebook pour partager vos impressions sur #Europedesecrivain en Autriche. 😉


Mère et le crayon – Josef Winkler,  traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay
Verdier, 2015
Première publication : Suhrkamk verlag, 2013


Challenges et rendez-vous concernés
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En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis

Mon libraire m’avait conseillé En finir avec Eddy Bellegueule au moment de sa sortie, je l’avais noté dans un coin de ma tête avec l’intention éventuelle d’y revenir plus tard. Les vacances familiales auront été l’occasion idéale. Surprise de le retrouver au supermarché du coin, je le recommandais à ma sœur qui s’est empressée de l’acheter, et de le dévorer (jusqu’au bout… fait suffisamment rare pour être noté), le refilant dans la foulée à ma mère qui n’en a fait qu’une bouchée. Devant un tel enthousiasme, j’ajoutais mon marque-page aux deux précédents, m’en saisissant dès que l’ouvrage était abandonné sur un fauteuil ou sur le coin d’une table.

Dans ce roman autobiographique, Edouard Louis nous rapporte son enfance picarde et ses premiers émois homosexuels dans un contexte intellectuel et économique foncièrement misérable. Dans un style extrêmement fluide sans être simpliste, avec un art maitrisé de la description des violences physiques et morales subies, l’auteur emporte le lecteur dans les méandres de sa jeunesse sans lui offrir, jamais, la moindre bouffée d’oxygène. Etouffé dans un milieu populaire où l’affection ne semble s’exprimer que par les coups ou la bêtise, En finir avec Eddy Bellegueule s’apparente à un roman catharsis, une revanche prise sur un destin qui semblait condamné par avance.
Je l’ai lu quasiment d’une traite, hésitant entre le dégoût et le malaise devant ce portrait familial sans concession, ne pouvant qu’acquiescer, constater la véracité des faits relatés, prise à témoin d’un récit que je ne peux pas imaginer fictif tant certains détails sont criants de déjà-vu. Il ne fait décidémennt pas bon être « différent » dans certaines de nos campagnes…

L’incipit me mettait pourtant au parfum : « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. »
Tout au long de ces 204 pages, je n’ai pu qu’espérer, désirer ardemment l’ébauche d’un signe de tendresse de la part du narrateur envers sa famille, ou de l’un des membres de l’entourage envers Eddy. Attente vaine. J’ai tourné la dernière page du roman il y a plus de dix jours, et je garde encore cette terrible amertume au fond de la gorge. N’y-a-t-il définitivement rien à sauver de l’enfance d’Eddy Bellegueule ?


En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis
Editions du Seuil, 2014, 204 p.


Challenges concernés
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