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La saison des apparences – Christophe Granger

004733841Nouvelle rencontre avec les éditions Anamosa, nouvelle expérience de lecture, nouveau plaisir !

La saison des apparences : naissances des corps d’été attire l’œil en premier lieu – à l’instar des Émeutes raciales de Chicago, juillet 1919 – par la qualité de l’objet-livre : couverture colorée, cartonnée, avec double rabats intérieurs fermant le livre comme un coffret, choix de photos discrètement aguicheur pour nous parler de l’évolution des tenues estivales au cours du XXème siècle. Pour qualifier ce livre, j’ai envie de parler de « narration d’histoire culturelle » tant l’ouvrage mêle brillamment essai historique et plaisir de lecture. Christophe Granger nous raconte une histoire, nous raconte l’Histoire. Les tenues légères de nos mois de juillet et août n’ont pas toujours fait l’unanimité. Au XIXème siècle, la pâleur était de rigueur et il n’aurait jamais traversé l’esprit d’une dame respectable de s’allonger volontairement en sous-vêtements dans un espace public avec pour simple idée de se brunir la peau. Tout au long de son livre, Christophe Granger interroge les différentes étapes qui ont contribué au constat actuel. Il s’appuie pour ce faire sur des coupures de journaux, arrêtés municipaux, publicités et toute documentation susceptible de le renseigner sur l’évolution du rapport au corps au cours du siècle dernier. Il rappelle la nécessité sanitaire de l’après-guerre, le soleil comme source bienfaisante pour lutter contre la tuberculose et autres maux, puis l’intérêt des bains de mer qui deviennent progressivement « tendance », les villes balnéaires le lieu où il faut être dès que les beaux jours réapparaissent. Il s’amuse des arrêtés municipaux qui s’acharnent à définir la bienséance et la bonne manière de se défaire – ou pas – de son vêtement en public, et les bagarres de plages à ce propos s’avèrent parfois très violentes. Le lecteur suit l’historien comme il suivrait un bon inspecteur dans un polar sexy et rocambolesque. Il découvre ainsi l’instauration progressive de la nécessité du paraître au meilleur de sa forme. Dès le mois de mai la presse féminine prodigue conseils sportifs et diététiques. Les corps doivent s’adapter à la norme en vigueur, les kilos superflus disparaître, les visages blafards reprendre vie. Les photos d’époque, reproductions de publicités et autres illustrations viennent compléter l’ouvrage, lui donner vie. Sur une plage, en bikini, on ne distingue plus une ouvrière d’une aristocrate. Avec les tenues estivales, c’est le système de classe, ce sont les conventions sociales elles-mêmes que l’on déshabillent.

La saison des apparences a été publié une première fois en 2009, sa réédition par Anamosa se justifie non seulement par la qualité du travail éditorial réalisé mais également par la nouvelle évolution vestimentaire qu’ont connu nos plages depuis 2015 et l’apparition d’un nouveau genre de tenue – provocante à l’inverse – le burkini au sens large. Christophe Granger dans son post-scriptum aborde cette délicate question qu’il voudrait sortir de son carcan religieux. Il extrait des journaux quelques faits divers scandaleux et humiliants subis par des femmes musulmanes et les met en relation avec d’autres situations non moins humiliantes – à toutes les époques – de femmes huées parce qu’elles préféraient le topless sur les plages en été et en famille. Christophe Granger compile rapidement quelques points de vue universitaires – sociologues et spécialistes du faits religieux – sur la question du burkini, et soutient pour sa part que le choix de rester habillée sur la plage – en portant voile et tunique, la définition du burkini restant bien floue pour beaucoup – relève bien plutôt du choix de ne pas transgresser les règles établies le reste de l’année que d’une vélléité religieuse particulière. La provocation ressentie et les actes de violence qui en découlent, plus que liés au sentiment religieux, relèverait d’avantage d’une forme de conformisme social à préserver pour ne pas choquer les nouvelles normes de la décence estivale. La question a le mérite d’être soulevée et de permettre un pas de côté sur des problématiques extrêmement complexes impliquant des causes très variées.

En interrogeant l’Histoire, Christophe Granger amène le lecteur à s’interroger sur ses propres évidences et, à sa suite, à ne plus les considérer comme telles. En ce sens aussi, La saison des apparences est un beau livre, utile et enrichissant autant sur le plan intellectuel qu’humain – ce qui à mon avis devrait correspondre à la définition des sciences humaines.


La saison des apparences : naissances des corps d’été – Christophe Granger
Anamosa, 2017, 355 p.

Première publication : Les corps d’été : naissance d’une variation saisonnière, Autrement, 2009


Du bien-être au marché du malaise – Nicolas Marquis

51nyhp5dvyl-_sx322_bo1204203200_Dans le cadre du Forum Démocratie organisé par la Bibliothèque Municipale de Lyon, j’ai pu assister cette année à une conférence du sociologue Nicolas Marquis pour le moins intrigante. Le sociologue a entrepris de passer au crible le phénomène de lecture de livres de développement personnel, et notamment de comprendre les effets concrets de ce type de lecture dans la vie du lecteur. La conférence m’avait fortement intéressée, et j’en suis venue à lire cette publication qui reprend et précise les différents points abordés à l’oral. Récompensé par le Prix Le Monde de la recherche universitaire et publié dans la collection « Partage du savoir » des Presses Universitaires de France, Du bien-être au marché du malaise est un ouvrage, certes scientifique, mais abordable dans son contenu pour un public (relativement) large. Il n’est pas nécessaire d’avoir étudié la sociologie pour suivre le raisonnement de Nicolas Marquis.

Divisé en sept chapitres, l’ouvrage s’attache à dresser dans un premier temps un état de l’art de la recherche sur le développement personnel. L’auteur précise que si la question a déjà été étudiée, elle l’a souvent été par une étude approfondie des contenus (souvent répétitifs) des ouvrages de développement personnel et rarement sur l’effet produit par ces contenus sur la vie des lecteurs. Nicolas Marquis fait ensuite le point sur les reception studies qui ont pour but d’analyser l’expérience de lecture de manière générale. Il dresse un tableau de leurs intérêts et limites.

Avec le troisième chapitre, vient le temps pour l’auteur de définir son propos et de présenter sa méthode et ses sources – à savoir les livres de développement personnel, les courriers de lecteurs de ces livres adressés aux auteurs, et des entretiens avec certains lecteurs.

Les chapitres 4 et 5 s’attachent à développer les causes à l’origine de la lecture de développement personnel (à savoir une brêche ou « failure » dans la vie du lecteur) et les interactions entre le livre et le lecteur, la manière dont le lecteur s’approprie ou garde une certaine distance, effectue un tri dans ce qu’il lit.

Le chapitre 6 s’appuie sur l’idée que si les discours du développement personnel sont acceptés et font sens pour bon nombre de lecteurs, cela s’explique parce que ces lecteurs partagent un ensemble de représentations symboliques qui s’articulent et s’expriment dans des jeux de langage. Nicolas Marquis interroge le fait que ces repésentations – identifiées dans les discours des personnes rencontrées – ne sont jamais remises en cause par les lecteurs. Ce sont des acquis, des représentations établies et partagées. Empruntant ses méthodes à l’anthropologie, l’auteur décortique ces jeux de langage qui présentent l’intériorité de l’individu comme source d’authenticité, de puissance et de sens, la société comme un élément nuisible à l’origine du malaise social, de l’absence de repères et de bien d’autres maux. Les personnes interrogées partagent l’idée que le monde rencontre une période charnière, « que les choses bougent » et que le développement personnel – et surtout sa pratique – contribue à alimenter un processus qui tend vers le bien-être, ou le mieux-être. Une dernière idée retenue est celle qu’il y a toujours potentiellement quelque chose à faire pour améliorer une situation en travaillant sur soi. Tous les problèmes rencontrés par un individu sont source d’évolution à condition que l’individu accepte de respecter certaines règles véhiculées notamment par les ouvrages de développement personnel.

Dans son dernier chapitre, Nicolas Marquis explique que les représentations décrites précédemment n’apparaissent pas suite à la lecture d’ouvrages de développement personnel mais lui pré-existent. Il compare ensuite les similitudes entre la sorcellerie et le développement personnel en s’appuyant sur une étude menée auprès de la tribu des Azandé et leur rapport à la magie. L’efficacité et l’impact de la magie – ou de la croyance en la magie – , tout comme l’efficacité et l’impact de la lecture et de la pratique du développement personnel, est indéniable sur l’organisation de la société et le comportement de l’individu malgré l’absence d’explication rationnelle de la cause de cette efficacité. N. Marquis s’interroge alors à la suite d’autres sociologues et anthropologues sur la source de cet attachement à des phénomènes démentis par la science. Quel est le sens, le but, le pourquoi qu’une culture, une « forme de vie », donne à ses représentations symboliques ? Dans le cas de la magie des Azandé et du développement personnel, le but est identifié comme relevant d’un besoin de trouver un responsable aux malheurs rencontrés afin de pouvoir agir en conséquence. Dans le cas du développement personnel, une cause peut-être trouvée (et transformée) dans l’intériorité de l’individu. Là où le Zandé recherche qui lui en veut, l’adepte de développement personnel s’interroge : « En quoi suis-je responsable de ce qui m’arrive ? Que puis-je faire pour y remédier ? ».

En ce sens, une condition sine qua non au déploiement du développement personnel est l’existence d’une société prônant l’autonomie de l’individu, pensée par ailleurs largement importée de nos voisins d’outre-atlantique.

En fin de chapitre, Nicolas Marquis souligne :

« Derrière la proposition démocratique selon laquelle « tout le monde a les capacités pour s’en sortir, nous sommes plus que ce que nous croyons », se cache en effet une appréhension beaucoup plus méritocratique : « Celui qui n’assume pas cela n’a que ce qu’il mérite (tout comme celui qui l’assume d’ailleurs). » (…) Ne pas respecter les règles consiste à ne pas se demander ce que l’on peut faire face à un problème quel qu’il soit. L’individu qui ne fait pas contre mauvaise fortune bon cœur, qui ne cherche pas à entrer en adéquation avec lui-même, qui se contente des bénéfices secondaires que lui apporte une vie qui pourtant ne lui convient pas, qui attend que tout lui tombe du ciel, ou qui s’épuise dans une croisade vengeresse contre les entités responsables de l’origine de ses soucis, celui-là ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Cette expression, pourtant d’ordinaire connotée très négativement, ne l’est pas spécialement dans le discours de développement personnel. »

La conclusion de l’ouvrage ainsi que la notice méthodologique qui la suit viennent préciser quelques points de méthode liés à la recherche en sciences sociales, à la définition d’un sujet, à la récolte et au traitement du matériau étudié. Une bibliographie largement étayée vient ensuite compléter l’ensemble.

Pour clôturer ce billet, je pense que les thématiques de recherche de Nicolas Marquis et ce livre en particulier sont extrêmement bénéfiques. Elles permettent une mise à distance d’un phénomène largement répandu, parfois vanté, souvent critiqué, rarement argumenté et encore moins présenté avec l’objectivité du scientifique. J’ai vraiment apprécié cette lecture et d’avantage encore vous la résumer ici – l’exercice m’a permis de me l’approprier un peu mieux.

Et je suis maintenant curieuse de savoir ce que les idées développées par Nicolas Marquis vous inspirent…  ?


Du bien-être au marché du malaise : la société du développement personnel 
Nicolas Marquis, préface d’Alain Erhenberg
Presses Universitaires de France, 2014, 213 p.


Les émeutes raciales de Chicago, juillet 1919 – Carl Sandburg

chicago-une-de-couvertureJ’ai découvert ce titre grâce au Forum Démocratie organisé par la BmL. Il reprend un texte publié en 1919 par Carl Sandburg, poète, historien et écrivain américain, dans la foulée d’émeutes raciales à Chicago qui ont causé la mort de 38 personnes (23 Noirs et 15 Blancs). Cependant, le propos ne relate pas les émeutes en tant que telles et c’est bien là toute sa force. L’auteur y consacre un court premier chapitre de trois pages et s’attache ensuite à expliciter le contexte immédiat de ces émeutes, puis le contexte social et historique, les migrations des Noirs du Sud vers Chicago pour répondre à l’appel de main d’oeuvre et fuir une situation que l’on pourrait qualifier d’apartheid, l’emploi industriel, les syndicats dans les usines et les abattoirs, etc. En seize courts chapitres, Carl Sandburg dresse le portrait d’une époque.

Son propos est renforcé par la préface et le travail d’édition d’Anamosa qu’il est bon de noter. La préface de Christophe Granger fait le point sur les émeutes elles-mêmes de manière chiffrée et factuelle et met en exergue la violence des débordements par rapport à une situation décrite par Carl Sandburg qui pourrait presque paraître « normale » à nous autres citoyens du XXIè siècle. L’éditeur appuie ce propos en publiant en fin d’ouvrage la liste des personnes décédées au cours des émeutes, le lieu et les conditions de chaque crime. Cette liste redonne toute son humanité au discours des historiens et nous rappelle en quelque sorte à notre devoir de mémoire. En début et fin d’ouvrage, les éditeurs ont également pris soin d’ajouter des photographies en noir et blanc et double-pages représentant les rues de Chicago et des Américains au début du XXè siècle. La couverture à bords rabattus achève de faire de ce livre un bel objet, agréable à tenir en main, à regarder et à lire. Je n’ai pas l’habitude d’un tel soin apporté aux publications en sciences humaines et je tenais à le préciser.

Pour revenir au texte, les propos de Carl Sandburg sont extrêmement abordables au lecteur non spécialiste de l’histoire américaine – sans être simplistes. L’auteur expose sans emphase des faits historiques et sociologiques sans s’étaler démesurément, chaque chapitre comporte une dizaine de pages. Et ces faits, (re-)découverts par le lecteur de 2017, font naturellement échos à la situation actuelle, aussi bien aux Etats-Unis qu’en France ou ailleurs en Europe, s’il n’était l’abominable et meurtrière conséquence des émeutes…
Sans aucun militantisme affiché, l’ouvrage a le mérite de pointer du doigt les choix politiques – ou l’absence de choix – en matière de ségrégation raciale, de paupérisation des milieux ouvrier et immigré, de flambée des prix immobiliers, de travail des femmes après la guerre…
Paradoxalement, Carl Sandburg met en exergue les avancées réalisées depuis les émeutes raciales de 1917 (entre 60 et 200 Noirs massacrés par une foule de Blancs entre mai et juillet). Les efforts menés au niveau des syndicats pour éviter autant que possible la ségrégation dans les usines auraient contribué à limiter les massacres de 1919.
Le dernier chapitre rédigé par Joël Spingarn, ami de C. Sandburg et premier compilateur et éditeur de ce livre, est consacré à la nécessité d’envisager la question raciale non plus à l’échelle d’une usine ou d’une ville mais à l’échelle nationale, voire fédérale. Il soulève l’importance d’une coordination des Etats – en l’occurrence américains – afin de lutter contre les multiples facteurs systématiquement à l’origine des émeutes et des crimes raciaux.

Nous sommes à la veille de 2019, les américains ont eu élu un président noir et re-publier ou lire Carl Sandburg relève toujours de l’acte militant et nécessaire.


Les émeutes raciales de Chicago, juillet 1919 – Carl Sandburg
Edition française dirigée, préfacée et annotée par Christophe Granger
Traduit de l’anglais (américain) par Morgane Saysana
Anamosa, 2016, 241 p.


Les inaudibles – Céline Braconnier & Nonna Mayer

27246100605170lCité lors de l’une ou l’autre conférence, je n’ai pas hésité pour emprunter ce livre mis en évidence sur les tables de la bibliothèque locale. Les inaudibles : sociologie politique des précaires est un essai visant à identifier les pratiques politiques des personnes en grande précarité.

Les auteurs s’appuient sur trois méthodes distinctes mises en œuvre dans l’un ou l’autre chapitre. La première méthode statistique présente les outils chiffrés, les types de questionnaires permettant de fixer les critères de la précarité et d’en donner une définition. En fonction des résultats, les individus rencontrés dans les locaux d’associations caritatives sont échelonnés selon le diagramme « Epices », d’autres indicateurs permettent de visualiser les liens potentiels entre précarité et participation politique, précarité et vote pour un parti de gauche, etc. Ces séries de statistiques qui occupent les premiers chapitres du livre permettent de contextualiser la problématique mais sont finalement peu explicites sur les situations particulières.

L’étude se poursuit en s’appuyant sur un ensemble d’entretiens individuels largement cités dans l’ouvrage. Ces témoignages mettent en évidence la variété des parcours personnels et professionnels des 114 personnes interrogées. Qu’il s’agisse de précarité « héritée » ou de personnes « tombées dans la précarité » suite à un ou plusieurs accidents de vie, les trajectoires sont très hétérogènes. Le point fort de l’essai réside à mon sens dans ces témoignages qui démystifient la réputation d’ « assistés » des personnes précaires et rapportent le parcours de combattant que représente le dialogue avec certaines institutions, les absurdités d’un marché de l’emploi extrêmement restreint, le recours au travail au noir répandu par nécessité de « s’en sortir », le besoin de préserver quelques menus plaisirs pour ne pas sombrer tout à fait. Par souci d’objectivité, les auteurs s’attachent également à souligner le manque de solidarité observé : préférence nationale, clivage culturel et identitaire, discrimination, rejet de l’autre mais aussi le rejet du racisme. La lecture de ce livre m’a parfois fait l’effet d’enfoncer des portes ouvertes, mais il m’apparait finalement nécessaire et utile que ces constats soient posés par des scientifiques, en l’occurence sociologues.

La troisième méthode de recherche utilisée est l’analyse lexicométrique consistant à utiliser un logiciel afin de relever les mots-clés les plus récurrents et de les classer par thématiques, pour identifier notamment à quels qualificatifs est associé tel candidat aux élections présidentielles de 2012. L’exercice m’a paru plutôt périlleux malgré les moults pincettes prises par les auteurs. Je n’en ai pas retiré grand chose pour mon information personnelle – autrement dit je n’ai rien compris !

L’ensemble de ces méthodes a pour objectif de mettre en exergue les pratiques politiques des personnes précaires. Si elle persiste encore, la pratique du vote a tout de même tendance à s’amenuiser avec la précarité. Une conclusion essentielle – et peu surprenante – des auteurs est qu’il n’y a (en 2012) aucun « candidat des précaires ». De manière générale, les personnes interrogées se sentent plutôt de gauche, et – de moindre manière – sont d’avantage interpellés (parfois à regret) par la candidate d’extrême-droite que par celui d’extrême gauche.

Le dernier chapitre pointe la condition des femmes en situation de précarité, en particulier les mères célibataires pour lesquelles les aides sociales ne sont pas beaucoup plus importantes et permettent difficilement d’avancer : entre travailler en payant une nourrice et s’occuper des enfants, le choix peut être compliqué (voire impossible) à mettre en œuvre. En revanche, par la sociabilité induite par la présence des enfants, ces femmes souffrent moins de solitude que certains travailleurs isolés.

Pour conclure succinctement, cette lecture m’aura été bénéfique et instructive et je la conseille à toute personne qui se sentirait concernée par les situations et les parcours des plus précaires d’entre nous.


Les inaudibles : sociologie politique des précaires 
sous la direction de Céline Braconnier et Nonna Mayer
Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2015, 291 p.


Je vous écris de l’usine – Jean-Pierre Levaray

libertalia-jevousecrisdelusine-couv_web_rvbUne fois n’est pas coutume, je sors à nouveau de ma routine littéraire avec ce titre de Jean-Pierre Levaray. J’expérimente ce que l’on nomme l’écriture prolétarienne. Je vous écris de l’usine est une compilation de chroniques publiées par l’auteur dans le journal alternatif et indépendant CQFD. Ces récits mensuels de trois à quatre pages rapportent les anecdotes réelles vécues entre 2005 et 2015 par l’auteur, ouvrier syndicaliste CGT, au cours de ses journées à l’usine et lors de ses visites au siège de l’entreprise ou à des collègues ouvriers dans d’autres usines.

Ces chroniques m’ont fait l’effet d’une piqûre de rappel et d’une prise de conscience. Je n’étais pas totalement étrangère aux événements rapportés : délocalisation massive des usines françaises, pression exercée sur les ouvriers, accidents du travail parfois mortels, blagues potaches, petites traîtrises et solidarité, procès AZF, dégâts de l’amiante… J’ai surtout été surprise par la régularité des faits. Chaque mois Jean-Pierre Levaray relate au lecteur un événement nouveau dans un style court, incisif et rythmé. Il réveille la conscience militante du lecteur, lui dévoile certains rouages de l’administration des grandes industries, met en lumière les abus (nombreux !), l’instrumentalisation des personnes toujours, et bien d’autres choses parfois drôles et souvent révoltantes.

En période d’élections présidentielles, cette lecture est plus que bénéfique pour se remémorer, se re-motiver aussi et se rappeler ce que l’on pourrait attendre de nos politiques, prendre conscience des conséquences des choix économiques pris au sommet de la pyramide sociale sur les populations situées à la base de cette même pyramide. Se rappeler aussi que la condition ouvrière existe toujours en France – on en est là ! – qu’elle empire un peu plus chaque année – l’évolution sur 10 ans des chroniques de Jean-Pierre Levaray est criante de vérité – et qu’il est plus que temps de la (re-)prendre en compte politiquement.


Je vous écris de l’usine – Jean-Pierre Levaray
Libertalia, 2016, 368 p.


Sur la route du papier – Erik Orsenna

813yfd49ptlLe terme du challenge ABC approche à grand pas et comme l’an passé je fais le tour de mes étagères pour combler les lettres manquantes avec de nouvelles lectures ou des chroniques en retard. Sur la route du papier appartient à la deuxième catégorie. Je n’en suis pas à ma première lecture d’Orsenna, vous trouverez mon avis sur L’entreprise des Indes ici, j’avais également adoré Madame Bâ lu à la même période – que je pourrais rapprocher aujourd’hui de Confidences de Max Lobe par le personnage central de cette Mama africaine – sans n’avoir jamais pris le temps de vous en parler.

Dans un tout autre registre, Sur la route du papier s’écarte des récits de voyage traditionnels pour s’attarder d’avantage sur l’aspect documentaire de la question du papier, sur son origine, sa fabrication, son impact économique et écologique, la variété de forme qu’il peut prendre, etc. Le sous-titre du livre en dit long sur son contenu : Petit précis de mondialisation III. Je garde de cette lecture le souvenir d’une très grande densité d’informations et de chiffres. Si la construction de l’essai est assez pédagogique et ludique – on suit l’auteur dans les périples internationaux qui lui permettront de rebondire et de trouver les réponses à chaque nouvelle question – l’abondance de chiffres pourtant a fini par me lasser et me noyer : que de troncs d’arbres coupés, que de francs, euros et autres dollars investis, que de kilos d’emballages recyclés, que de kilomètres parcourus !

Pour autant, si l’occasion se présente, je ne négligerai pas les deux premiers volumes de cette série Voyage au pays du coton et L’avenir de l’eau. Les propos d’Erik Orsenna apportent effectivement au lecteur une vision claire et globale, et des exemples concrets de la mondialisation et de ses conséquences, sans jugement de valeur a priori, en soulevant les bonnes questions afin d’y répondre avec courage et précision : quel risque en effet pour un écrivain qui n’est pas adepte de la publication numérique de constater les conséquences de la production du papier utilisé dans la fabrication de chaque exemplaire de ses livres…


Sur la route du papier : petit précis de mondialisation III – Erik Orsenna
Le livre de poche, 2013, 334 p.
Première publication : Stock, 2012


Challenges concernés

Challenge Multi-défis 2016 : un tome d’une série

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Retour à Reims – Didier Eribon

retour_a_reims_livreLa dédicace d’En finir avec Eddy Bellegueule me faisait découvrir le nom de Didier Eribon. Depuis, Retour à Reims m’a été conseillé à plusieurs reprises par des personnes très différentes et généralement au goût assez sûr. Moi qui espérait prendre mes distances avec l’amertume d’Edouard Louis, j’en suis tout de même venue à lire son mentor. Sociologue renommé, homosexuel, et issu des classes ouvrières, le parcours de Didier Eribon fait effectivement écho à celui du jeune romancier.

Retour à Reims est une autobiographie sous forme d’essai mêlée d’éléments sociologiques. Il permet à son auteur de revenir sur son enfance et son parcours universitaire. Si en tant que sociologue, Didier Eribon s’est largement penché sur la question homosexuelle, celle des classes populaires est bien d’avantage au cœur de ce livre. Il y retrace les différentes étapes de sa vie, son propre transfert de classe et la manière dont il a été perçu par son entourage, la manière aussi dont il s’est distancié de sa famille. Son identité homosexuelle est abordée comme étant une des clés de son évolution intellectuelle et culturelle. A plusieurs reprises, il fait état du « mur de verre » auquel il a dû se heurter – et auquel toute personne faisant l’expérience d’un changement de groupe social se heurte – parce qu’il n’avait pas les codes de ce nouveau milieu. Il met en avant la manière dont les goûts sont modelés par l’environnement social : comment un fils d’ouvrier jugera presque systématiquement ridicule la représentation d’un opéra, summum du raffinement dans d’autres milieux. Avec recul et justesse, il revient sur son propre comportement, proche du snobisme, au début de sa vie étudiante lorsque, par exemple, il ne pouvait pas comprendre que ses camarades issus de classes aisées s’intéressent au football, sport largement répandu et apprécié dans les milieux ouvriers.

La force de Retour à Reims s’exprime dans l’absence de jugement, Didier Eribon – en bon scientifique – se contente d’observer à la fois ses propres réactions et celles de son entourage. Il constate l’existence de frontières psychologiques entre les différentes milieux sociaux et culturels, et par ce simple constat il fait à mon sens œuvre de résistance en invitant le lecteur à la réflexion. Loin de toute naïveté, Didier Eribon n’enjolive pas à posteriori le milieu dont il est issu, il en reconnaît les incohérences, notamment politiques – du vote communiste à la montée de l’extrême-droite – et endosse la casquette du sociologue pour développer ces questions. Il travaille ainsi à décrire les mécanismes de domination de classes et leur influence sur l’individu et sur le groupe auquel il appartient.

Retour à Reims est indéniablement un livre utile à tous – quelque soit la classe dont il est issu – , il m’invite surtout à creuser cette question du passage d’un environnement social à un autre, la manière dont les codes sont brisés ou intégrés, à comprendre plus largement la nature de ce fameux « mur de verre » entre soi et les autres. Notamment, je m’interroge sur cette transformation qu’ont connu les femmes du XXème siècle, de mère au foyer à travailleuse indépendante. Si l’identité sexuelle a pu impacter l’évolution culturelle et sociale de Didier Eribon, quid de l’identité sexuée dans d’autres milieux sociaux ?


Retour à Reim – Didier Eribon
Flammarion, 2010, 248 p.
Première publication : Fayard, 2009


Challenges concernés

Challenge multi-défis 2016 : un livre dont le titre comporte un nom de lieu

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