Le droit de mentir – Benjamin Constant & Emmanuel Kant

61id8pk2bevl-_sx351_bo1204203200_1Il m’est peu de choses plus intolérables que d’être face à une personne qui ment ostensiblement et consciemment. Irrémédiablement, celle-ci se transforme à mes yeux en hideux cafard rampant que j’écrase en pensée d’un coup sec du talon avant de lui tourner le dos – oui, je suis parfois excessive dans mes réactions. Non seulement écoeurée de la perte immédiate de confiance en mon interlocuteur, je comprends également le mensonge comme la marque évidente d’une bêtise assumée, d’un déni de l’intelligence saine et de son usage, telle que l’individu qui oserait encore se tenir debout devant moi m’apparait alors absolument indigne de sa qualité d’être humain. Une perte de dignité en bonne et dûe forme qui ne devrait inspirer que honte de lui-même au menteur démasqué. Toutefois, si mes vœux se réalisaient, la vie ne serait tout simplement plus tenable au vu du nombre de mensonges – même minuscules – proférés quotidiennement par tout un chacun – à commencer peut-être (mais vraiment pas très souvent !) par moi-même.

Devant ce malheureux constat, j’ai voulu comprendre d’où venait ce « léger » agacement. Les deux milles ans d’éducation m’imposant un certain « Tu ne mentiras point » sont peut-être une ébauche d’explication – quoique je m’affranchis bien plus facilement de nombreux autres conseils promulgués par les religions. Pour répondre à ce questionnement, et après interrogation du Grand Google – « ô Grand Google, toi qui sais tout, dis-moi pourquoi le mensonge m’est tant insupportable ! » – je me suis tournée vers les philosophes et ce court ouvrage des éditions Mille et une nuits particulièrement bien fait et accessible. J’avais en effet de nombreux a priori sur la philosophie depuis les interminables cours du lycée et ne m’y étais jamais vraiment ré-intéressée.

En quelques 95 pages, et dans un livre plus petit que ma main – si si je vous assure ! – les éditeurs ont soigneusement sélectionné plusieurs textes de la fameuse polémique du XVIIIème siècle – que je découvre ! – entre Benjamin Constant et le déjà très imposant Emmanuel Kant sur le droit au mensonge. Outre le format, la deuxième bonne nouvelle est que j’ai compris le texte ! Petit miracle en soi, je découvre que la philosophie peut être accessible et que le seul nom d’Emmanuel Kant qui m’effrayait jusqu’alors n’est plus une excuse pour repousser ce type de lecture. En effet, son propos qui amorce l’ouvrage par un extrait des Fondements de la métaphysique des mœurs est extrêmement intelligible, fluide et clarifiant, d’une logique absolument merveilleuse sur l’illégitimité du mensonge. Je découvre par la même occasion que j’aime et admire la logique précise et soigneusement agencée d’un juste raisonnement – je vous en faisais déjà part indirectement et dans un tout autre contexte dans ce billet sur Maurice Leblanc, l’inventeur d’Arsène Lupin.

Suit alors la réponse de Benjamin Constant imposant une limite au devoir de vérité : celle-ci ne doit pas nuire à autrui, tout le monde n’a pas droit à la vérité. Il soulève l’exemple de l’ami coursé par des tueurs et que l’on cacherait chez soi, faut-il oui ou non révéler sa présence aux poursuivants qui sonneraient à notre porte ? – là, je vous avoue que le cafard que j’écraserais volontiers du pied ne serait certainement pas le menteur. Et Benjamin Constant de développer tout aussi élégamment – quoique dans un jargon un peu plus difficile sans être illisible – son argumentaire opposé aux thèses d’Emmanuel Kant. Le même E. Kant restera sur ses positions en déconstruisant les arguments de B. Constant – comment déterminer qui aurait droit et qui n’aurait pas droit à la vérité ? – mais intègrera dans ses publications suivantes l’exemple de B. Constant pour mieux défendre son propos initial. Un troisième texte d’Emmanuel Kant sur la nécessité d’une sincérité envers soi-même vient compléter les extraits précédents pour la plus grande joie du philosophe en herbe. La polémique reste finalement en suspens – à moins de se rallier à l’idéal de Kant – , la postface de Cyril Morana éclaire l’ensemble, il insiste notamment sur une volonté de faire le bien qui viendrait nuancer les thèses de B. Constant et E. Kant. J’avoue que ce dernier argument me laisse sceptique. C. Morana reformule également les deux propos et en définit les limites.

Pour conclure, cette re-découverte du raisonnement philosophique est une réussite. Je ne sais pas si j’oserai franchir le pas mais l’idée de lire Kant et ses Fondements de la métaphysique des mœurs commence à trotter dans mon esprit et ne me semble plus aussi improbable. Quant à mon questionnement initial sur le mensonge, non seulement, j’y ai trouvé quelques réponses mais j’ai également pu le faire évoluer vers une prise de position moins tranchée… – au prochain face à face avec un misérable insecte, je m’accorderai quelques secondes de réflexion avec Benjamin Constant avant d’écraser magistralement ce cafard dans un geste kantien !


Le droit de mentir – Benjamin Constant & Emmanuel Kant, commenté par Cyril Morana
Editions Mille et une nuits, 2003, 95 p.


Challenges concernés

Challenge Multi-défis :
Un livre d’un genre que vous détestez (ou croyez détester)

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4 réflexions au sujet de « Le droit de mentir – Benjamin Constant & Emmanuel Kant »

  1. Tesrathilde

    Mon prof de philo de Treminale était un grand fan de Kant. Jusqu’ici je n’ai rien lu de lui, étant plus à l’aise avec les philosophes antiques. Au vu de ta chronique c’est peut-être cette année que je vais m’y mettre !

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