La Horde du Contrevent – Alain Damasio

« Chef d’œuvre porté par un bouche-à-oreille rare » et pour cause, mon ami m’en parle comme l’un des livres les plus marquants qu’il ait lu. Je l’ai offert deux fois depuis que je l’ai terminé en décembre dernier. Je me rappelle le moment où j’ai ouvert la première page  :

« A la cinquième salve, l’onde de choc fractura le fémur d’enceinte et le vent sabla cru le village à travers les jointures béantes du granit. Sous mon casque, le son atroce du roc poncé perce, mes dents vibrent – je plie contre Pietro, des aiguilles de quartz crissent sur mon masque de contre. A terre, dans la ruelle qui nous couvre, deux vieillards tardifs qui clouaient un volet ont été criblés ; plus loin au carrefour, je cherche en vain la poignée de mômes qui crânaient front nu en braillant des défis que personne, pas même nous, ne peut à cette puissance, et sous cette viscosité d’air, relever. »

J’espère que je ne vous ai pas perdu. A la lecture de ces premières lignes, sincèrement j’ai eu peur. La Horde du Contrevent ne se lit pas à la légère, j’ai attendu d’être chez moi pour le reprendre avec calme et concentration. A l’heure où je redécouvre ce texte pour vous le transmettre, je dépasse la première vague d’incompréhension, je vois la scène, j’accroche aux syllabes, agressives comme des lames de couteau contre une table en verre, poétiques et musicales. Si je m’écoute, je vous abandonne au milieu de cet article et reprend la marche avec la Horde, physiquement.

Livre OVNI par excellence, il faut du temps pour en intégrer toute la portée. J’attends depuis des semaine de trouver les mots pour vous en parler. J’ai lu La Horde du Contrevent comme on monte sur un ring de boxe. Avec Alain Damasio, la lecture devient une activité physique addictive. Outre la langue, réinventée et perfectionnée à chaque ligne, les vingt-trois membres de la trente-quatrième horde nous sont décrits avec un tel réalisme qu’ils en deviennent humains. A chaque paragraphe, le narrateur – toujours l’un de membres du groupe – change et nous propose un regard différent sur chaque étape du voyage et sur la personnalité complexe et fouillée de chacun de ses compagnons. En plus d’une marche absurde ou sensée – selon les circonstances, le personnage ou la météo – consistant à partir de l’Extrême-Aval pour remonter à pied, nécessairement, jusqu’à l’Extrême-Amont d’un monde ravagé par les vents, Alain Damasio nous propose indirectement une profonde réflexion sur l’Autre – et par conséquent un peu sur soi -, sur le but à atteindre – qu’est-ce que l’Extrême-Amont finalement ? -, il développe toute une science et un alphabet fait de ponctuation autour des vents et de leurs descriptions, il fait preuve d’une maîtrise et d’une capacité à jouer avec la langue française absolument surprenante, il offre au lecteur – à moi en tout cas ! – une métaphore magnifique du combat contre ses propres démons, libre à chacun de les nommer. La Horde du Contrevent est aussi un roman très actuel qui nous amène à réfléchir sur nos sociétés hyper robotisées et numérisées – pour ne pas dire hyper assistées… Il nous rappelle à l’ordre des valeurs fondamentales nécessaires à toute Horde digne de ce nom, et loin des discours pré-établis il souligne toute l’ambiguïté et la difficulté de s’y tenir.

Bref, tout cela fait beaucoup pour un seul livre. Quand je l’ai eu terminé, plusieurs jours de « deuil » m’ont été nécessaires avant de pouvoir apprécier, à nouveau, d’autres lectures qui me semblaient alors bien fades… La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, auteur lyonnais par ailleurs ;), fait glorieusement partie de mes coups de cœur 2014, et je suis convaincue qu’une deuxième lecture ne ferait que mettre en lumière de nouveaux aspects que je n’ai pas perçus. Ce roman hors norme me travaillera au corps encore longtemps…

Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ? A-t-il laissé des traces ?

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20 réflexions au sujet de « La Horde du Contrevent – Alain Damasio »

  1. Aaliz

    Je l’ai lu et j’en garde toujours un souvenir éblouissant ! J’ai beaucoup peiné les 100 premières pages au point même avoir pensé abandonner. Mais comme la Horde, j’ai persévéré, continué coûte que coûte et quelle aventure ! Pour moi aussi, ça a été une expérience littéraire hors norme, je vivais avec eux, c’était vraiment fou ! Je suis très contente que tu aies adoré aussi ! C’est vraiment un roman à lire et relire !

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    1. Moglug Auteur de l’article

      Je pense que je le relirai dans quelques années en effet 😀 En attendant, j’ai acheté un recueil de nouvelles de Damasio, et il y a encore La zone du dehors à découvrir 😉
      Et puis, je crois les doigts pour une suite à La Horde du Contrevent !!

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  2. Lili

    Ahh j’attends ta chronique avec impatience ! Je ne l’ai pas encore lu ; il est dans ma PAL depuis un moment. J’attends le bon moment pour l’en sortir. Je pressens un excellent moment !

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    1. Moglug Auteur de l’article

      J »espère que tu auras bientôt l’occasion de l’en sortir. C’est un roman qui demande d’avoir l’esprit un peu disponible mais qu’est-ce qu’il vaut le coup !!

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  3. Chapitre Onze

    Très belle chronique sur ce livre. Tu as trouvé les mots exacts. C’est un livre choc en effet. Je l’ai désigné comme livre de l’année lu dans le cadre de mon club de lecture. Je ne suis pas du genre à relire les livres, mais celui-ci, c’est sûr, je le relirai.

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  4. JaneEyre

    Comme tu le dis, j’ai ouvert le livre, lu la première phrase et j’ai pris peur! Je l’ai mis de côté en attendant d’avoir le temps de m’y consacrer mais c’est vrai que quand je lis de telles critiques, ça me donne envie d’essayer 🙂

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    1. Moglug Auteur de l’article

      Oui je l’adore aussi !! J’ai acheté So phare Away de Damasio aussi, c’est un extrait du recueil de nouvelles « Aucun souvenir assez solide ». Mais je ne l’ai pas encore lu ! Et toi, tu en as lu d’autres de Damasio ?

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  5. Ruby Castle

    Il est incroyable ce livre ! Une expérience décoiffante ! Les autres valent le détour aussi, La zone du dehors est génial,un peu plus compliqué car très politisé, mais tout aussi brillant !

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    1. Moglug Auteur de l’article

      Oui oui j’ai prévu de lire les autres aussi !! J’ai acheté « Aucun souvenir assez solide » mais je n’ai pas encore pris le temps.

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  6. Pitiponks

    La première fois que j’ai entendu parler de ce livre, c’était grâce à une amie qui m’en parlé presque par hasard… et j’ai tout de suite été convaincue. Le pitch, sa façon d’en parler, l’unicité et l’originalité du bouquin… l’idée de remonter jusqu’à l’origine du vent. Le lendemain je le commandais sur internet. Et depuis… je ne l’ai toujours pas lu shame on me Je le regarde tous les jours sur son étagère, qui m’appelle et me fait de l’oeil, et pourtant je repousse toujours sa lecture car j’attends tellement de ce livre que j’ai peur d’être déçue. J’ai peur aussi de ne pas le lire comme il faut, pas au bon moment…et ainsi de gâcher ma lecture. En gros, je dirais que j’attends le bon moment, le plus propice. (J’ai tellement hâte de le découvrir!)

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