A la frontière du Cambodge

Il y a plusieurs mois, mon amie V. me proposait de partir en vacances au Cambodge avec elle.

Depuis, le Cambodge a fait écho à plusieurs reprises dans mon quotidien et dans mes lectures.  Cela a commencé au bar d’un cinéma, en attendant l’heure du film. L’ami qui m’accompagnait me racontait une histoire sordide, vraie, de braquage à main armée et autres horreurs, dans une villa d’expat’ au Cambodge dans les années 80… De quoi refroidir sérieusement mes envies de vacances.

Ce propos plutôt sombre venait à la suite d’une discussion sur le livre de Rony Brauman, Penser dans l’urgence [1]. L’auteur y fait référence à la « Marche pour le Cambodge » qui a eu lieu en janvier 1980 alors que le Cambodge subissait l’invasion vietnamienne, à la suite de la domination des Khmers Rouges. Il raconte comment il a monté une opération d’urgence pour venir en aide aux réfugiés cambodgiens qui franchissaient la frontière thaïlandaise. Il revient sur cette opération, et y apporte un regard critique sur la famine supposée, l’absence d’informations fiables, la marche médiatique, les cadres mentaux de l’anticommunisme et de l’antitotalitarisme.  J’utilisais donc cette lecture, au bar du cinéma, pour argumenter mon propos quant à l’ambiguïté des actions humanitaires à l’étranger.

Bien plus tard, le mois dernier, j’ai appris la publication du tome 2 de l’Année du Lièvre [2]. Ayant régulièrement croisé l’auteur sur les tatamis, j’ai eu envie d’en savoir plus. Je suis donc allée jusqu’à ma librairie préférée, je suis revenue avec le volume 2 de L’Année du Lièvre… et j’ai dû patienter trois terriblement longs jours que le volume 1 [3] soit commandé et livré. Ils n’en avaient plus en stock, « c’est un titre qui se vend très bien » m’a dit le vendeur (celui qui donne l’impression d’avoir tout lu, qui est sympa, mignon et toujours de bons conseils…Voilà je suis grillée ! Vous croyez que les libraires lisent les blogs de lecture ?).

Pour passer le temps de ces trois terriblement longs jours, j’ai lu L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera que j’avais acheté à l’occasion d’un week-end à Prague, avec un exemplaire de La métamorphose de Kafka [4]. Ça n’est pas très original, mais j’en ai eu envie en lisant quelque chose sur ce blog-. En ré-ouvrant le livre de Kundera à la recherche de quelques anecdotes sur le régime communiste soviétique, je me suis rappelée que Kundera faisait également référence à la grande marche pour la survie au Cambodge [5]. Le personnage qui y participe espérait retrouver quelque chose de son amie tchèque disparue, en militant, ailleurs, contre d’autres régimes communistes… Entre le regard critique de Brauman, et l’approche fictive et ironique de Kundera, je ne peux qu’apprécier les deux angles d’approches complémentaires. Saisir l’absurdité d’une situation, aussi. Les approches de Kundera et Brauman sont froides, distantes, fictive pour l’une, politique pour l’autre. Elles mettent en exergue les contradictions de l’homme. L’anecdote au bar du cinéma était personnelle, effroyable, subjective, réelle, ponctuelle.

Je reviens maintenant à L’Année du Lièvre. Les trois interminables jours sont passés, le livre est arrivé et  – micro-drame – mon libraire préféré n’était pas là. Je rentre tout de même chez moi avec la bande-dessinée sous le bras. L’approche de Tian, l’auteur, est très différente des trois précédentes. Elle est réelle, vécue de l’intérieure, à la fois personnelle et collective, imagée. Des images simples. Pas des images-chocs. Ce n’est pas nécessaire d’en rajouter. L’Année du Lièvre ne parle pas de la grande marche, mais des années qui ont précédées : l’arrivée des révolutionnaires, les déportés, la domination khmère rouge. De l’autre côté de la frontière : là où les autres, les médias, les starlettes, les militants, les ONG n’ont pas pu se rendre. Le peuple face au régime. Le quotidien. Les jours qui passent avec leur routine, leurs angoisses, leur réalité, palpable. La vie « normale » dans un contexte historique anormal. On se lève le matin, on part travailler, on rentre chez soi le soir. La liberté en moins. Tian peut nous raconter tout ça sans tomber dans le discours trop plein de superlatifs qui voudrait nous décrire toutes les atrocités vécues. On peut lire L’Année du Lièvre, comprendre les évènements, ce qu’ils représentent en « vrai », et dormir le soir sans faire de cauchemar. Au matin, on a appris et intégrer quelque chose. Et c’est là l’essentiel.

Il y a 3 ou 4 mois à peine, je ne savais rien de l’histoire du Cambodge. J’avais entendu parler des khmers rouges mais sans trop savoir où, quand, comment exactement. Toutes ses approches se font échos. Je ne les ai pas cherchées. Elles m’enrichissent.

Et finalement, pour revenir à mes vacances,  point de départ de cette réflexion : mon amie V.  a préféré le Mexique. Il n’y a pas de mousson en mai en Amérique Centrale, parait-il.

Source : http://travel.usnews.com/


1. Rony Brauman, Penser dans l’urgence : parcours critique d’un humanitaire, Seuil, 2006, p. 94
2. Tian, L’Année du Lièvre, tome 2 : ne vous inquiétez pas, Gallimard, Bayou, 2013
3. Tian, L’Année du Lièvre, tome 1 : au revoir Phnom Penh, Gallimard, Bayou, 2011
4. Franz Kafka, La Métamorphose, Le Livre de Poche, 1989
5. Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984, p.347 et s.
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3 réflexions au sujet de « A la frontière du Cambodge »

    1. moglug Auteur de l’article

      Si tu viens à Lyon avant de repartir vers une destination lointaine et inconnue, je pourrai te le prêter 😉
      A moins que tu ne préfères rencontrer mon libraire… (mmh ça me plait moins cette option) 😛

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